Requiem souterrain op. 2

L’Enfer, c’est d’abord les Pensées, ces langues de feu indocile qui nous lèchent de l’intérieur. Quant aux Autres, ils se contentent de nous pousser dans le brasier… du bout de l’index.

Sénepse

 

Madame, Monsieur,

Puisque vous lisez ces lignes, je gis au fond de l’Escaut, le corps étreint par de sinistres courants d’eaux ténébreuses. Ironie du sort : après avoir balloté toute ma vie au rythme chaotique des remous internes, la mort m’aura délaissé à l’agitation de forces externes. Au moins cet enfer-ci s’apparente davantage à un paradis athée…

Mon histoire posthume, ce requiem souterrain, montre un chemin emprunté dans l’univers de mes possibles. Mais avais-je d’autres choix ? Pouvais-je espérer une autre fin ? Aurais-je pu bifurquer vers d’autres destinations ? Pouvais-je de moi-même opter pour une autre direction ? Ma responsabilité entra-t-elle en jeu un seul instant ? Si non, qui ou quoi aiguilla ma destinée ? Car comme l’exprime Sénepse, si réellement “les lignes du destin s’écrivent à l’encre du hasard”, alors la notion de responsabilité s’effrite peut-être comme une vieille bâtisse soumise à l’érosion éolienne, dévoilant en son foyer un mirage, une illusion…

L’illusion, cette clef de voûte de mon histoire, nous y sommes tous enchaînés. « L’illusion correspond aux limites de notre appareil cognitif », écrit Pascal Charbonnat[1]. Et l’appareil cognitif d’un primate, aussi imbu de lui-même soit ce dernier, restera toujours infiniment limité.

Ce requiem à ma mémoire soulève de nombreuses interrogations. Principalement celle-ci : jusqu’où l’imagination peut être un exutoire sain ? Voilà l’une de mes premières questions posées à cet étrange psychiatre, question à laquelle il me proposa, en un sens, une forme de réponse. Mais de quelle imagination traite-t-on ici ? De la mienne, de celle d’Amauri Pluten, ou encore de celle de Kadef ? Ou serait-ce celle de l’auteur lui-même ? Je vous laisse dépatouiller cet inextricable imbroglio de personnalités. À ce propos, Madame, Monsieur, dites-moi : votre illusion distribue finalement quel rôle à quel personnage ? Quelle identité m’attribuez-vous ? Ne subsisterait-il aucun doute ? S’il demeure en vous des mystères, rassurez-vous car, de toute façon, le nombre de nos interrogations à notre trépas surpasse toujours la quantité de questions héritée à notre naissance.

Avant de clore mon propos, j’ajouterai ceci : par de nombreux aspects, le terme de mon existence aura cherché à rendre un hommage, certes modeste, voire modique, à Fiodor M. Dostoïevski. Ses ouvrages et ses propres interrogations m’auront accompagné jusqu’au bout, notamment cette question philosophique primordiale : pourquoi le recours au suicide ne tente pas davantage d’animaux humains dans nos sociétés ? La survie des murènes, vraiment ? En tout cas, une chose est certaine : les murènes ne survivent pas à l’immersion prolongée.

Sur ce, Madame, Monsieur, je retourne à mon néant,

Semeur Premot

[1] Vers un déterminisme libéré de la cause (p. 324), in Matière première n°2/2012 : Le déterminisme entre sciences et philosophie, Éditions Matériologiques, 2012

 

Semeur Premot est le personnage principal du roman Requiem souterrain op. 2, sous-titré Pour nocher et enfer. Ce roman, écrit l’année dernière, le premier que je termine, est en quête d’un éditeur.

L’histoire se déroule à Tournai (Belgique), enfouie dans l’architecture sombre et croulante de vieilles rues étroites et sinueuses. Suite à un évènement funeste comme peut en faire survenir le hasard, la santé psychique de Semeur périclite, au point de lui faire aspirer au néant. Par une nuit énigmatique, un inconnu lui propose de se rendre chez un psychiatre. La narration du roman débute le soir où Semeur se décide à se rendre chez ce médecin de l’esprit aux méthodes peu orthodoxes. Sans espérer la moindre amélioration de son existence, et malgré ses réticences, Semeur s’épanchera… au risque de se perdre.

Outre l’histoire, dont la structure délibérément éclatée dissimule des zones plus sombres encore que l’ambiance générale, l’intérêt potentiel de ce Requiem souterrain réside dans les nombreuses réflexions sur la machinerie psychique et ses multiples détraquements. Des thèmes liés y sont abordés, comme l’illusion ou la sensation de libre arbitre.

P-W

NB : Une page vouée aux commentaires d’éventuels lecteurs sera créée par la suite – à supposer qu’un éditeur veuille se lancer dans la publication du roman. En attendant, vous pouvez utiliser l’adresse de courriel contact@pierre-valentin-vilaeys.be pour toutes question ou suggestion.