Sur le déterminisme acausal

« L’illusion correspond aux limites de notre appareil cognitif. » p. 324

 

Dans cet article, je me concentre sur le texte de Pascal Charbonnat, Vers un déterminisme libéré de la cause, paru dans Le Déterminisme, entre sciences et philosophie aux Éditions Matériologiques. Je récupère ici le corps principal d’un courriel envoyé au chercheur en épistémologie rattaché à l’IRePh (Institut de Recherches Philosophiques) à Paris Nanterre.

J’ai beaucoup peiné pour écrire les quelques paragraphes ci-dessous : je suis un “penseur” non professionnel, juste amateur, et mes connaissances et ma formation lacunaires m’empêchent de jongler rigoureusement avec les concepts. C’est pourquoi il m’est difficile d’être clair dans l’exposition de mes pensées – elles-mêmes souvent troubles. J’ai encore besoin d’apprendre, d’évoluer, de me forger une structure intellectuelle plus solide. Pour cela, mon insatiable curiosité reste un atout insurpassable. Mais si la Nature et mon histoire m’ont conféré un cerveau propre à poser une foultitude de questions, aucune des deux n’a voulu me donner la capacité d’y répondre… d’où l’intérêt de vos réactions, chers lecteurs, de vos commentaires, de vos contestations et/ou confirmations.

 

Thèse de l’article Vers un déterminisme libéré de la cause

Pascal Charbonnat souhaite démontrer qu’il n’existe aucun référent objectif hors cognition du concept de cause. Par conséquent, aucun référent objectif au concept de cause ne peut expliquer le déroulement des événements dans la réalité objective. En d’autres termes, le concept de cause ne serait qu’un concept utilisé pour appréhender la réalité environnante, sans équivalent dans celle-ci : il n’existe pas une chose qui est une cause.

Le chercheur en épistémologie argumente son propos de diverses manières[1], notamment avec :

  • la régression à l’infini qui résulte de tout modèle conceptuel causal (gageure de déterminer quelle est la cause “réelle” d’un phénomène lorsque l’on déroule une chaîne causale) ;
  • la multiplicité causale de tout phénomène (tout phénomène semble devoir s’expliquer par un faisceau de causes, aussi large que l’on cherche à être précis) ;
  • l’inadhérence temporelle entre toute cause et son effet supposé (puisque le temps semble être divisible à l’infini[2], on peut toujours déterminer un flottement temporel entre une supposée cause et son effet).

À la place du modèle conceptuel causal, Charbonnat propose un autre modèle prisé en science qui consiste à saisir le monde en terme de variables reliées entre elles par des fonctions (pas forcément de type mathématique). Il s’agit alors de chercher dans la réalité des quantités mesurables pouvant servir de variables intégrées à une ou plusieurs fonctions. Ce modèle conceptuel éliminerait les travers du modèle causal, notamment sa version simpliste de la monocausalité linéaire (critiquée par exemple par Edgar Morin).

Si cette proposition s’avère des plus intéressantes et des plus stimulantes intellectuellement, mes connaissances actuelles ne me convainquent toutefois pas que, pour appréhender la réalité objective par des agents cognitifs humains, le concept de relation entre variables remplace le concept de cause de manière avantageuse en toute circonstance.

 

Les états du système comme cause

Tout d’abord, je me demande si l’efficacité du discours causal (« x est causé par y », « y entraîne x », etc.) nécessite d’office l’existence d’un concept de cause pour lequel on devrait trouver un référent objectif hors cognition.

À la suite de Bertrand Russell, Charbonnat démontre que ce référent objectif n’existe pas, grâce à plusieurs arguments, tels la “densité du temps”[3] – déjà cité – propre à empêcher toute contiguïté entre une cause et un effet (p. 326), l’absence d’un référent objectif au concept de cause dans le formalisme des lois scientifiques pertinentes pour appréhender la réalité objective (p. 327-331), ou encore l’inaptitude des grandeurs conservées à détricoter les influences individuelles des agents causants (p. 333).

Seulement dans le langage courant, la cause ne peut-elle être d’une autre nature ? Par exemple, si l’on reprend les termes de l’exemple sur les grandeurs conservées (p. 332-333) et si on les explicite visuellement : soit une table de billard avec une boule o1 et une boule o2 à l’instant i-dt (juste avant la collision entre les deux boules), o1’ et o2’ représentant leurs états à l’instant i+dt (juste après la collision). Si l’on suppose o2 au repos par rapport au tapis et o1 lancée à bonne vitesse vers o2, alors on aura tendance dans le langage courant à dire que o1 aura causé o2’ – ce qui, à la suite du texte de Charbonnat, semble être un abus de langage. Par contre, si o1 et o2 sont en mouvement par rapport au tapis, étant impossible de démêler la part de o1 dans le surgissement de o2’, pas plus que celle de o2 dans celui de o1’, on dira peut-être plus facilement que c’est l’état du système o1/o2 qui cause l’état du système o1’/o2’. Par conséquent, je me demande si le concept de cause ne peut aussi se référer à des états de systèmes, à des situations plutôt qu’à des entités objectives.

Dans le même ordre d’idée, je me demande ce qui m’empêche de dire que la permanence des rapports – dont Charbonnat préconise la recherche – est “la cause” du déroulement successif des événements ? Mais la question n’a probablement pas de sens, ou disons plutôt qu’elle n’apporte sans doute rien de pertinent pour mieux appréhender la réalité objective. Ce serait d’ailleurs attribuer d’office une existence extra-cognitive aux relations créées par l’animal humain.

J’ai écouté avec grand intérêt l’émission de Radio Libertaire du 21 décembre 2015 consacrée au texte du chercheur en épistémologie[4]. Pour exemplifier l’impossibilité d’attribuer une cause à un phénomène d’une manière assurée, on y avance l’idée que l’extinction des dinosaures serait responsable de la récente guerre en Syrie. Cet exemple intéressant démontre l’impossibilité de fixer une cause ultime à un événement, mais il omet une distinction peut-être intéressante entre cause proximale et cause lointaine. Où se situe la frontière entre une hypothétique cause proximale et une non moins fuyante cause lointaine, me direz-vous ? Il n’y en aurait pas, mais il est indéniable qu’existent des situations temporellement plus proches que d’autres. Pour reprendre l’exemple des boules de billard, on peut interpréter de manière efficace la situation o1’/o2’ grâce à o1/o2, sans devoir remonter à la confection du billard, la formation de la Voie Lactée ou la brisure de la force électrofaible trois cent mille ans après le Big Bang – sans oublier toutefois que, dans un monde déterministe, chaque événement est relié à l’intégralité des événements ayant eu lieu dans l’objet le plus vaste imaginé à ce jour, l’Univers, et ce depuis son origine (si tant est qu’il en ait une).

 

L’illusion comme approximation indépassable

L’interdépendance totale (imaginée totale par les agents cognitifs que nous sommes) des événements au sein de l’Univers depuis son origine nous empêche-t-elle d’appréhender de manière efficace le monde grâce aux approximations que sont les causes ?

J’aime beaucoup la phrase citation mise en exergue. Selon moi, aussi ouvert soit-il sur la réalité objective, notre appareil cognitif reste irrémédiablement enclos.

Nos structures cognitives semblent former :

  1. Soit nos paradigmes sur base du modèle causal qui s’origine dans le monde objectif ;
  2. Soit nos paradigmes et le modèle causal pour appréhender un monde sans causalité objective[5].

Je pense l’animal humain incapable de trancher entre ces deux options de manière assurée. Il s’agit bien plutôt d’un choix métaphysique, d’un pari, tout comme Bertrand Russell parie sur l’athéisme alors qu’en toute rigueur, il sait plus logique et honnête la position agnostique. Du reste, comme le dit Richard Dawkins, le fait que quelque chose (en l’occurrence Dieu dans l’exemple de Dawkins) puisse exister ou non ne signifie pas que les deux possibilités soient équiprobables. Pour ma part, j’opte avec humilité pour la seconde possibilité envisagée : nos structures cognitives forment nos paradigmes et le modèle causal objectivement inexistant (ce que Pascal Charbonnat me semble soutenir dans son texte). Je crois cette option plus probable car au fil du temps, j’ai constaté à quel point toutes nos certitudes peuvent s’effriter et finir à un moment ou à un autre par s’ébranler[6]. Popper disait qu’aucune base solide ne fonde la connaissance : au mieux une part de l’ensemble des agents cognitifs humains enfonce des pilotis dans la vase pour, au fil du temps, pouvoir bâtir un édifice de plus en plus stable. Ceci dit, pour continuer cette métaphore, aussi stable devienne la bâtisse (et j’entends bien ce que l’auteur écrit p. 368), elle n’en reste pas moins sur des pilotis enfoncés dans la vase, et probablement arrive un moment où l’on a beau danser sur la tête, la force nécessaire pour enfoncer plus profondément les pilotis nous manque ; peut-être n’atteindrons-nous jamais “l’essence même de la réalité objective”. Certes, une métaphore n’est pas une démonstration, mais cela illustre ma manière actuelle de penser[7].

Par conséquent, je parie sur l’illusion cognitive, construite par ce surprenant outil des agents cognitifs, le cerveau, et ses multiples relations avec l’organisme, permettant à ces agents d’interpréter le monde. Selon mon paradigme actuel[8], [9], construit au fil de mes lectures et fortement empreint des enseignements de la biologie évolutive, je pense que l’évolution des cerveaux a été canalisée par leur degré d’efficacité à interpréter l’environnement, ce qui ne se confond pas forcément avec une capacité à atteindre la réalité. Demeure la question centrale de savoir ce qui confère l’efficacité. Je pense au rodage de la machine cognitive au frottement constant contre la réalité objective depuis des millions d’années, voire des centaines de millions d’années si l’on tient compte de nos espèces-ancêtres.[10]

Le modèle causal donc, outil d’interprétation de la réalité objective, moule à ce point nos paradigmes qu’il nous est impossible, je crois, de penser sans lui[11]. Cela d’ailleurs n’échappera à personne : requérir l’héritage évolutionnaire pour aborder la structure de notre appareil cognitif, et donc les paradigmes plausibles, ressort également de l’explication causale. Pour ma part, je ne vois pas comment sortir cognitivement du modèle causal, comment s’émanciper de cette grille de lecture du monde. Pascal Charbonnat explique lui-même l’avantage conféré par le concept de cause (plus précisément le concept de cause commun) à la valeur sélective grâce à un raisonnement causal (p. 321-322).

 

La pertinence de la relation de permanence

Cette confession faite à propos de mon pari sur l’illusion comme approximation indépassable, je me demande si les fonctions mathématiques, entendues comme relations de dépendances entre des variables empiriquement collectables par tout agent cognitif (en général via des instruments de mesures, et à tout le moins par l’intermédiaire des sens de l’individu cognitif), – je me demande donc si ces relations s’avèrent en toutes circonstances plus pertinentes[12] que le concept de cause. Faut-il nécessairement, pour recouvrer une “santé mentale”, évincer le modèle causal de la pensée comme il faut chasser les modèles religieux, par exemple ? Je souhaite former les hypothèses suivantes :

  1. La fonction mathématique n’a pas plus de référent objectif hors cognition que le concept de cause ;
  2. Les pertinences du modèle d’induction conditionnelle et du modèle causal sont étroitement liées à la complexité du système étudié.

Selon moi, a) se laisse saisir notamment par plusieurs aspects des fonctions mathématiques. Premièrement et principalement : la mortalité des théories et donc des relations mathématiques établies et considérées comme vraies à un moment donné de l’histoire de la connaissance humaine. Je rejoins ici ce que j’ai compris du modèle poppérien. Deuxièmement : la multiplicité des expressions mathématiques équivalentes, de leurs formes, la diversité des systèmes de numération, l’invention de nouveaux types de nombres, tout cela attesterait davantage une construction purement humaine plutôt qu’une découverte des rouages de la réalité objective (ce point n’est pas très net dans mes pensées, mais j’essayerai de le peaufiner à l’avenir). Troisièmement : j’en réfère à l’article de Jean Bricmont Déterminisme, chaos et mécanique quantique dans Le Déterminisme, entre sciences et philosophie, selon lequel on peut toujours trouver une ou plusieurs fonctions à n’importe quelle suite de nombres (p. 227), autrement dit à toute suite de variables empiriquement collectables par un agent cognitif (cet argument est-il suffisant pour mon propos ?). J’en réfère aussi à l’article La rationalité et l’enquête scientifique de Daniel Osherson dans Introduction aux sciences cognitives (folio essai n°179) dont je pense avoir compris qu’il serait fondamentalement impossible à un agent cognitif de savoir avec certitude si une fonction est en parfaite adéquation avec la réalité objective.

Pour justifier b), je souhaiterais d’abord rappeler à quel point les fonctions mathématiques dans les sciences s’établissent après moult simplifications ! En cela, elles n’approximent pas moins que le concept de cause la succession des évènements dans la réalité objective. Je prendrai pour exemple les fonctions en optique géométrique pour déterminer, à partir de la focale, la trajectoire d’un rayon lumineux à travers une lentille – je me souviens de cette simplification systématique durant les cours de physique à l’université : la largeur de la lentille est considérée comme négligeable par rapport à la focale, et cette approximation satisfait à la collecte des variables car la précision de la mesure est plus grossière que l’impact de la simplification théorique. Chacun des exercices, que ce fût en électromagnétisme, en mécanique du solide, même en chimie, nécessitait soit une simplification dans l’élaboration de l’équation du système, soit dans l’élaboration du système expérimental. Même les équations de systèmes plus vastes (je pense à la loi des gaz parfaits) s’établissent sur base d’une approximation, d’une simplification des comportements individuels (ici par des considérations statistiques).

Toute fonction mathématique, toute relation de dépendance entre des variables empiriquement collectables par un agent cognitif omet une foule d’autres éléments du système à un moment précis, au même titre que l’explication causale. Et au même titre que la cause, elle omet l’histoire complète du système et sa dépendance avec la totalité de l’Univers. Comme il faut complexifier l’égrènement des causes pour expliquer avec davantage de précision la survenue d’un évènement, il faut complexifier la fonction et son nombre d’arguments (variables) pour affiner l’appréhension d’un système. Les fonctions mathématiques ne sont pas moins que les causes une analyse parcellaire de la réalité.

Avec (à cause ?) de mon peu de connaissances, je pense pour ma part que l’explication par induction conditionnelle démontre une efficacité très élevée pour décrire les systèmes simples (peu d’éléments dans le système, ou alors une grande collection d’éléments aux comportements identiques/similaires) – il me semble d’ailleurs que réside là le principal échec des modèles mathématiques en économie… Probablement est-il envisageable de transcrire tout système à l’aide de relations de dépendances, mais le nombre de relations, leurs imbrications et leur solvabilité se complexifie à mesure que se complexifie le système, au point de devenir franchement ingérable et de perdre toute pertinence pour la connaissance et l’appréhension de la réalité objective. C’est ici que le modèle causal peut s’avérer plus pertinent (sans être plus vrai que l’autre modèle !).

Je voudrais prendre un exemple. Imaginons que mon pc tombe en panne. J’ai dans mon bagage intellectuel deux outils d’appréhension de la réalité afin d’orienter (agentivité illusoire ?) mon action pour résoudre le problème : soit le modèle causal, soit le modèle de l’induction conditionnelle. Je peux donc soit rechercher “la” cause proximale de la panne, soit modéliser le système à l’aide de relations de dépendances entre des variables (lesquelles ?). Je ne préjuge en rien de la vérisimilitude réciproque de chaque modèle, néanmoins je parie que le modèle causal sera bien plus efficace à court ou moyen terme (concomitamment à la méthode d’essais et d’erreurs) que le modèle de l’induction conditionnelle. En effet, le système “pc” détient une complexité telle que l’approximation causale s’avère un outil plus pratique.

 

Conclusion

Voici donc ma conclusion à l’heure actuelle[13] : le modèle de l’induction conditionnelle prôné par Pascal Charbonnat est un outil d’appréhension de la réalité au même titre que le modèle causal. Chacun de ces outils démontre un degré d’efficacité lié à la complexité du système étudié. Par conséquent, loin de rejeter dans l’absolu un modèle au profit de l’autre, au lieu de museler la pensée causale (affûtée, exploitée depuis des temps immémoriaux et si naturelle pour notre cognition humaine) au profit du seul modèle de l’induction conditionnelle (expérimenté depuis seulement quelques siècles), il serait préférable d’enseigner dès le plus jeune âge la nature même de ces modèles : il s’agit d’outils cognitifs (faillibles) ne restituant qu’une interprétation/approximation, des outils certes non dénués d’efficacité à notre niveau mésoscopique, mais infiniment insuffisants et parcellaires. Pour reprendre Edgar Morin, il faut penser complexe, et notamment garder à l’esprit l’interconnexion complexe entre les événements de la réalité objective. Il faut comprendre l’arbitraire et la faiblesse aussi bien des causes que des fonctions (le choix des variables relève lui-même de l’arbitraire et d’une parcellarisation – travail, énergie, valeur sélective, pH, et j’en passe), et surtout s’assurer de ne jamais verser dans la conviction d’une certitude absolue, ce qui serait des moins modeste pour les infimes organismes que nous sommes (et que nous décrivent les modèles théoriques d’évolution biologique). Au crédit du modèle causal, j’avancerai que puisqu’il est impossible de mettre en relation l’ensemble des objets de l’Univers à tout instant, l’explication causale paraît plus pertinente, notamment en histoire, en sciences sociales et autres sciences des systèmes et phénomènes complexes. Toutefois, il faut se prémunir contre la tendance à se satisfaire d’une explication causale réductionniste et linéaire.

 

Réflexions complémentaires

Voici d’autres questions ou réflexions qui gravitent autour du sujet ici abordé :

  1. Les causes avancées ne sont-elles pas souvent une approximation linguistique des calculs via fonction ? Dire que la flamme du réchaud fait monter la température de l’eau dans la casserole, c’est un peu traduire en mots les calculs exprimant les variations de températures en fonction de l’intensité de la flamme, de la composition de la casserole, de la dureté de l’eau,… Dans un cas simple tel que celui-ci, on peut sans trop de difficulté remplacer l’explication causale par le modèle d’induction conditionnelle. Mais si l’on veut expliquer pourquoi Dostoïevski a intégré la Légende du Grand Inquisiteur dans les Frères Karamazov, je pense que l’explication causale sera plus pertinente (mais non plus vraie) que la recherche des innombrables relations stables entre des variables non moins innombrables. Mais je rejoins ici les propos du corps principal de mon avis.
  2. Autre point important selon moi. Pascal Charbonnat évoque dans son intervention radiophonique le besoin des enfants à désigner un coupable lorsqu’une situation tourne au vinaigre (recherche de “la” cause de la situation). Il préconise alors la recherche de solutions avec les enfants pour régler le problème au lieu d’imputer la faute à qui que ce soit. Je pense qu’il s’agit ici d’un choix qui n’invalide pas l’intérêt du modèle causal, mais qui relève d’une posture éthique/éducationnelle : inutile de sévir en se focalisant sur le passé, il vaut mieux trouver une solution pour éviter à l’avenir la survenue d’un problème similaire.
  3. Que devient la responsabilité morale dans un monde déterministe acausal ? Car si l’on nie la pertinence du concept de cause pour expliquer le déroulement de la réalité, alors il n’existe plus d’individu responsable de tel ou tel événement (vol, meurtre, etc.). Il n’existe que des rapports de variations qui, eux-mêmes, ne peuvent être des causes (puisque l’on rejette toute référence au concept de cause). Dans le modèle à induction conditionnelle, l’individualité se délaye dans une réalité pâteuse et l’on peut nier la moindre responsabilité en tant qu’individu. Mais peut-être suis-je trop caricatural ; il faut dire d’ailleurs que si le déterminisme de la réalité était accepté par tous (qu’il soit causal ou non), la notion de responsabilité n’aurait aucun intérêt.
  4. Dans la plupart des fonctions mathématiques des modèles scientifiques, l’indépendance par rapport à la flèche temporelle n’est-elle pas problématique ? Le modèle causal paraît tenir compte intrinsèquement de la “flèche du temps”, mais le modèle d’induction conditionnelle, formalisé par les fonctions mathématiques, semble ne pas se soucier de la quatrième dimension.

 

Et un dernier point sur le déterminisme en lui-même. Il me semble que Charbonnat accepte le fait que la réalité objective soit déterministe. Si je me souviens bien, Bertrand Russell affirme que la question du déterminisme est métaphysique, indémontrable. Ceci dit, je me pose quand même des questions. Dire de la réalité objective qu’elle est déterministe signifie, me semble-t-il, que l’état de la réalité à tout instant t est intégralement déterminé par son état à l’instant t-dt avec dt -> 0 (se pose à nouveau le problème de la densité temporelle). Pour cela, on est obligé d’admettre qu’il existe des lois/régularités auxquelles se soumet l’intégralité de la réalité (quid de la “nature” de ces lois ?). De sorte que l’évolution de la réalité est cadenassée dès son origine. C’est bien le fondement même du déterminisme. Et dans la proposition acausale, ce qui détermine de manière stricte l’évolution de la réalité pourrait être une ou plusieurs des relations stables entre variables, déjà découvertes/inventées à ce jour, ou à faire naître à l’avenir. Je me demande donc : le modèle d’une réalité déterministe n’est-il pas le résultat d’une induction opérée par nous, agents cognitifs, sur base de la réussite parcellaire de “nos” relations mathématiques à décrire les systèmes simples/simplifiés/simplistes ? Dès lors se posent tous les problèmes liés à l’induction[14]. Je me demande aussi s’il existe au moins un cas où des scientifiques ont pu prévoir tous les aspects de l’état d’un système complexe (plus ou moins isolé) en prenant en compte l’ensemble exhaustif des relations entre toutes les variables pertinentes pour décrire ce système ? En d’autres termes, a-t-on pu étudier clairement une situation permettant de renforcer notre croyance en la détermination absolue de la réalité objective ?

Autre question, psychologique cette fois-ci, qui me semble encore plus intéressante : en quoi ce problème de réalité absolument déterminée nous frustre à ce point ? Pourquoi nous, animaux humains, sentons poindre la claustrophobie dès que nous réfléchissons au problème du déterminisme ? Semeur, le personnage principal du roman que j’ai terminé cette année, qui n’est pas un scientifique – si ce n’est de modeste formation, comme moi – ni philosophe, avance l’idée d’une “causalité arborescente”. Le déterminisme prend sa source dans l’idée d’une unicité stricte dans l’enchaînement causal : telle cause produit tel effet ; de même pour les relations permanentes entre variables : telle variation d’une variable entraîne telle variation précise d’une variable liée. Semeur pense plutôt en terme d’éventail des possibles (idée influencée par la biologie évolutive) : chaque état t-dt de la réalité objective permet un éventail des possibilités d’état de la réalité au temps t. Une “cause” oriente la multiplicité des possibles sans lui donner une direction unique et irrévocable. Cela peut sembler flottant, sans rigueur ; cela ressemble même à une assertion ad hoc, sans fondement, (mystique ? aïe !). Mais n’est-ce pas aussi acceptable que la prise de position favorable au déterminisme strict ? Au moins, parler d’éventail des possibles nous permet de nous sentir moins à l’étroit dans notre illusion cognitive… Évidemment, je n’avais pas encore lu l’article de Charbonnat lors de l’écriture du roman, sinon j’aurais formulé cela en d’autres termes. Un déterminisme arborescent au lieu d’une causalité arborescente ? Je n’ai pas encore bien réfléchi sur ce point.

 

P-W

[1] Pour plus de précisions, rien de tel que la lecture du texte original, dense et complexe de Pascal Charbonnat.

[2] On se réfèrera avec plaisir dans l’excellente Méthode scientifique en philosophie de Bertrand Russell (Payot).

[3] Comme est « dense » en mathématique l’ensemble des nombres réels.

[4] https://www.materiologiques.com/img/cms/audio/Charbonnat2.mp3

[5] Il me semble autant impossible de concevoir mentalement un univers sans causalité qu’un univers à cinq dimensions spatiales.

[6] Même l’année dernière, à la lecture de Qu’est-ce que la science ? d’Alan F. Chalmers, j’ai compris l’incapacité du falsificationnisme poppérien à atteindre son objectif – falsificationnisme que je prenais paradoxalement à l’époque pour une vérité assurée…

[7] C’est-à-dire en juillet 2017, au moment où j’écrivais ce texte à l’intention de Pascal Charbonnat. À ce jour, mon avis est légèrement plus nuancé, grâce à la lecture (terminée) de Science et relativisme de lary Laudan, ainsi qu’à la lecture (en cours) de l’Histoire des philosophies matérialistes de Pascal Charbonnat. J’en reparlerai dans un article ultérieur, ou probablement dans une citation de la semaine.

[8] Selon la définition que j’en retiens, le paradigme est un ensemble de pensées acquises au cours de sa vie, transformées, mises en concurrence ou en coopération les unes avec les autres, avec des incorporations, des rejets, du parasitisme, et toutes autres formes d’agitation, de dégradation, de reconstruction possibles. Le degré de cohérence du paradigme d’un agent cognitif varie d’un individu à l’autre.

[9] Peut-on penser en dehors de son paradigme ?

[10] On pourra peut-être critiquer une position en apparence trop adaptationniste, mais à l’instar d’Arthur Koestler, je ne rejette aucunement l’idée selon laquelle « il n’est pas du tout invraisemblable que l’homo sapiens, lui aussi, soit la victime d’une minuscule erreur de construction […] » (La Pulsion vers l’autodestruction)

[11] Je me demande s’il existe des « cas cliniques » d’individus cognitivement « perturbés » ne pensant plus dans le cadre de la causalité. On me parlera peut-être des univers oniriques, mais s’agit-il dans ces cas d’une sortie du cadre causal, ou plutôt d’une interprétation différente de l’identité et de la succession des causes ?

[12] Je mesure la pertinence à l’aune de l’utilité conférée par l’outil cognitif (utilité pour la compréhension – approximative – de la réalité objective, utilité pour guider nos propres actes, etc.).

[13] Toujours valable à la date où je poste cet article.

[14] Je lis actuellement [juillet 2017] « La Méthode scientifique en philosophie » de B. Russell. J’aborde la seconde conférence et j’en apprends davantage sur l’induction tandis que j’écris ces lignes. Il est probable que j’apprenne dans les jours à verni quelque chose qui soit propice à modifier mon avis.

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