Citation de la semaine : Hubert Reeves et la complexité comme instauration de sens

Bonjour à toutes et à tous !

Après quelques semaines chronovores, je reviens enfin pour une nouvelle citation de la semaine.

Hubert Reeves à l’honneur cette fois-ci. Et comment ! Après avoir pu lui serrer la main hier à la Foire du livre de Bruxelles, je n’ai pas longuement hésité à choisir l’auteur à mettre en évidence. Les citations sont extraites d’Intimes convictions.

« Le récit scientifique n’a pas de portée moralisatrice. Le ciel nous paraît aujourd’hui comme le lieu d’un grand “vide juridique”. L’homme moderne areligieux est acculé à réinventer ses valeurs. […] Mais un second regard sur le récit cosmologique de la science moderne peut nous le faire voir d’une façon différente. L’être humain y découvre sa vraie place. Il n’est pas, comme il l’a cru longtemps, le centre de l’univers. Sa véritable mesure ne se situe pas sur le plan de la géométrie mais sur le plan de la complexité. » p. 90

Car « cette croissance de la complexité dans l’univers, à partir d’un Big bang chaotique jusqu’à l’apparition de la vie et de l’intelligence, ne peut pas, me semble-t-il, être sans signification. C’est là que j’attache toute mon espérance sans pourtant en comprendre le sens. » p. 20

« Ai-je une foi ? Je ne suis pas matérialiste au sens ordinaire du mot. Je ne crois pas un seul instant que l’évolution cosmique et l’apparition de la conscience humaine soient le résultat du pur hasard. Mais je ne sais pas quoi mettre à la place. » p. 24

Ainsi « nous nous inscrivons dans un grand mouvement d’évolution qui se poursuit depuis des milliards d’années et sur des milliards d’années-lumière. Vue sous cet angle, notre existence est une chose sérieuse qu’il importe de prendre au sérieux. » p. 36

C’est aussi pourquoi « le spectacle de la croissance de la complexité jusqu’à l’apparition d’un être capable de fabriquer les armes de sa propre destruction, mais incapable de se protéger contre elles, présenterait l’image d’une bouffonnerie cynique. » p. 54

Hubert Reeves accorde donc à la complexification de l’Univers un but auquel pourrait (devrait ?) œuvrer l’espère humaine, dans l’espoir de sauvegarder le niveau de complexité acquis, voire de favoriser l’essor de niveaux supérieurs. Cette prise de position implique une éthique, notamment en faveur de la sauvegarde de la biodiversité (voir à ce propos la définition qu’en donne Pierre-Henri Gouyon).

Ceci dit, Hubert Reeves n’affirme pas la nécessaire apparition de l’animal humain : « Ayant appris que nous ne sommes pas le centre du monde, et ayant compris que nous ne sommes pas le but ultime de la complexité et qu’elle pourrait bien se poursuivre sans nous, nous sommes maintenant très loin de notre orgueil antérieur. » p. 54 « Comment juxtaposer et réconcilier la “belle histoire” de la complexité croissante avec la sombre et souvent sordide tragédie humaine ? […] Quand on atteint le niveau humain, là où les mots “bien” et “mal” prennent leurs assises, cette liberté de la nature face à son devenir [mode de fonctionnement en arborescence des possibles – p. 36] implique le risque du non-sens et de l’absurde. » p. 37

Cette notion de complexité croissante à sauvegarder m’a jadis fortement influencé. De la part de l’astrophysicien, cela représente une honorable tentative d’ancrer l’éthique dans une philosophie matérialiste. Cependant, par analogie, la lecture de l’Éventail du vivant de Stephen Jay Gould tempère quelque peu cette solution attrayante. Si le mythe du progrès est à proscrire dans le domaine du vivant, n’y aurait-il pas un mythe de la complexification croissante de l’Univers à éconduire également ? Loin de dénier l’émergence d’îlots de complexification croissante dans l’Univers (la vie sur Terre en est l’exemplification la plus manifeste), pourquoi faudrait-il “surajouter” une volition générale de l’Univers vers une complexification croissante ? Tout comme le monde bactérien demeure le plus répandu, le plus massif et le plus important de la vie, les divers atomes d’hydrogène et d’hélium constituent l’organisation de la matière la plus répandue (cf. Dernières nouvelles du cosmos d’Hubert Reeves, notamment).

Que l’on me comprenne bien : je ne discute par le choix éthique en soi, mais la raison donnée à ce choix éthique. Après tout, l’éviction du mythe du progrès au sein de la vie ne fonde aucunement un devoir de ne plus supprimer certaines bactéries nocives pour la santé, sous prétexte que les bactéries conservent clairement leur suprématie dans l’univers biologique…

P-W

 

Biblio :

– Reeves, Hubert (1999) [1994]. Dernières nouvelles du cosmos : Vers la première seconde, Paris, Points, p. 234 (Sciences)

– Reeves, Hubert (2000). Intimes convictions, Tournai, La Renaissance du Livre, p. 115

– Gould, Stephen Jay (2001) [1996]. L’Éventail du vivant : Le mythe du progrès, Paris, Points, p. 299 (Sciences)

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