La nécessaire évolution des droits de l’homme

En 2012, j’écrivais l’article suivant : Les fumeux droits de l’homme. Je le mets sur ce site sans rien y modifier. Après cinq années de lectures supplémentaires, de découvertes, de compréhension accrue sur certains points ; après surtout la relecture le mois passé du Nouvel Ordre écologique de Luc Ferry, je souhaite retravailler et peaufiner mon point de vue. À savoir qu’à ce jour, je n’ai pas encore lu Le Principe responsabilité d’Hans Jonas ; mon avis pourrait donc fortement changer dans les années à venir.

 

Luc Ferry

Autant le dire d’emblée puisque je suis en ce moment dans une période de dénigrement d’auteurs à succès : les préconisations de Luc Ferry dans ses essais me font toujours dresser les cheveux sur la tête. Je ne peux lire un de ses livres sans gribouiller mille commentaires autour du texte, parfois du genre… non ! je conserve cela dans ma sphère privée.

Donc, Le Nouvel Ordre écologique, sous-titré L’arbre, l’animal et l’homme. La combinaison des titre et sous-titre laisse entendre l’écologie en général comme sujet du livre, or Ferry traite en fait d’écologie profonde avec une condescendance feinte envers certains arguments de ce courant, et maltraite par conséquent – selon moi – toute l’aspiration écologiste à cause d’un amalgame probablement volontaire. Mais il faut se contenir : le sujet de cet article n’est pas ce philosophe apparemment englué dans une méconnaissance désespérante des savoirs acquis grâce à la méthodologie scientifique.

Bon… À mon tour d’être condescendant, même si c’est difficile envers ce penseur qualifiant un ouvrage de Jean Staune de « formidable livre d’introduction aux sciences contemporaines » (quatrième de couverture de Notre existence a-t-elle un sens ?) ; ou soutenant avec vigueur son homologue Claude Allègre après dénonciation des fraudes intellectuelles de ce dernier.

 

Droit et contrat

Toute la position de Luc Ferry concernant l’incorporation de la nature dans la sphère du droit se résume dans ce passage : « C’est dans cette perspective qu’il faut, à l’écart du cartésianisme, de l’utilitarisme comme de l’écologie fondamentale, élaborer une théorie des devoirs envers la nature. Non bien sûr, au sens où elle serait le sujet et le partenaire d’un contrat naturel – ce qui n’a guère de sens – mais parce que l’équivocité de certains êtres ne saurait laisser indifférents ceux qui tiennent aux idées qu’ils nous font le bonheur d’incarner. Équivocité est bien le terme qui convient : êtres mixtes, synthèses de matière brute et d’idées cultivées, ils participent autant de la naturalité que de l’humanité. Il faudrait faire une phénoménologie des signes de l’humain dans la nature pour accéder à la conscience claire de ce qui, en elle, peut et doit être valorisé. » pp. 211-212 [C’est l’auteur qui souligne.]

On constatera l’attachement excessif de Ferry à la scission homme-animal ; il persiste à brandir l’exception humaine décriée entre autres par Jean-Marie Schaeffer. Et pour cela, il s’appuie sur le courant des Lumières grâce auquel émaneraient les salvateurs droits de l’homme. La notion de droit serait intimement liée à celle de contrat. Ne peuvent donc avoir de droits que de potentiels contractants. Or, un sorbier, le Mont-Blanc ou un cochon ne saurait être un contractant, car ils ne sont pas perfectibles, ils ne sont pas dotés de liberté ; de ce fait, ils ne peuvent être sujets de droits. Selon Ferry, critiquer l’anthropocentrisme des Lumières, comme le feraient les écologistes profonds, reviendrait à rejeter cette notion de droit et par-là même, perdre le fondement essentiel des droits de l’homme. Ici, dans ce paradigme théorique, je peux comprendre l’inquiétude ferryenne : n’y a-t-il pas assez de bafouement des droits de l’homme dans le monde pour craindre leur possible fragilisation ? L’effritement théorique du bien-fondé des droits de l’homme pourrait mener à des attitudes encore plus abjectes de la part d’humains de tous horizons, de tous niveaux sociaux. Ceci dit, les droits de l’homme constituent-ils un rempart si solide contre les hypocrisies et abus de pouvoir humains ? Un peut d’intérêt porté à l’histoire et à la géopolitique suffit à en douter… mais ceci constitue l’objet d’un autre débat. Toujours est-il que les droits de l’homme constituent sans doute la seule balise solide en droit international pour favoriser le bien-être général des individus humains.

Ainsi, maintenant l’intrication entre les notions de droit et de contrat, Ferry s’empêtre – me semble-t-il – dans des arguties caduques et somme toute ad hoc : équivocité, incarnations d’idées humaines, signes humains dans la nature, participation à la naturalité et à l’humanité,… Ferry reste très vague sur la portée d’une telle prise de position, des conséquences pratiques de cette indulgence envers le monde naturel hors espèce humaine. Mais si moi, j’estime que les poules, élevées en batterie moitié pour la panse humaine et moitié pour la poubelle humaine, n’incarnent aucune idée à laquelle je tiens ? Et si mon idée est celle d’une souffrance purificatrice comme dans la chrétienté, et si – selon moi – le taureau agonisant dans l’arène incarne cette souffrance, pourquoi n’aurais-je pas le devoir de favoriser la propagation de cette coutume si esthétique ? Cet étalon de l’incarnation d’idées – cette incarnation ne consiste-t-elle pas plutôt en une projection dans l’environnement des croyances de l’humain sur lui-même ? –, cet étalon me paraît bien peu consistant.

 

Science-philosophie : la relation asymétrique

Pour reprendre les termes de Guillaume Lecointre dans sa préface à L’Histoire des philosophies matérialistes de Pascal Charbonnat (en cours de lecture durant la rédaction de cet article), si la science a pu s’émanciper grâce à la philosophie matérialiste, elle n’est redevable ni enchaînée à aucune philosophie en particulier car l’objet et le but de la science sont la connaissance objective, connaissance indépendante donc de toute philosophie, religion ou politique. D’un autre côté, la philosophie peut faire fi de la science – et c’est majoritairement le cas… Toutefois, comme le dit Lecointre, la science est contraignante pour la philosophie dès lors que cette dernière légifère sur le monde réel, en cela réside l’asymétrie entre science et philosophie. J’ajouterai qu’une même asymétrie réside dans le rapport entre science et politique, ou entre science et religion. Il ne s’agit aucunement de scientisme ou de dogmatisme (ce serait un comble ! la lecture de Guillaume Lecointre est édifiante à ce sujet – voir les quatre piliers qu’il propose pour définir la science), mais bien d’un fait consécutif aux méthodologies et objets de chacun de ces modes de pensée.

 

Renversement de perspective

Puisque je suis moi-même partisan d’une philosophie à établir en tenant compte des connaissances objectives les plus assurées pour le moment – et principalement en biologie –, je propose à mon modeste niveau un renversement de perspective concernant la notion de droit.

À l’encontre de Luc Ferry, je refuse cette exception humaine parce que nulle part dans les connaissances objectives[1] cette exception n’est avérée. Je replace l’animal humain au sein de la nature, avec certes ses spécificités, mais sans le considérer comme différent du reste du vivant. À partir de ce moment-là, on peut réfléchir autrement à la notion de droit. Alors que Luc Ferry se cramponne fermement (et en partie à raison) à l’héritage des Lumières, je le crois susceptible d’évoluer, même fortement (PS : le = l’héritage des Lumières, pas Luc Ferry…). Afin de parer toute attaque malhonnête, je le dis tout de go : je ne dénie aucunement la nécessité et l’importance des Lumières et de l’instauration des droits de l’homme (dont la première déclaration à portée universelle serait américaine – 1776). Je pense par contre que, tout en gardant le même état d’esprit et le même objectif éthique – le bien commun de tous –, il n’est pas si sacrilège de repenser cette notion, voire de la remplacer. En cela, je ne m’oppose pas à certains courants de l’écologie profonde.

Mais puisque je refuse cette exception humaine, puisque cette notion de liberté – centrale pour Luc Ferry – me semble inapte à affronter espèce humaine et reste du monde vivant, cette notion de droit – qui n’a malgré tout pas évité le boutonnement de totalitarismes et de guerres diverses, même récemment… –, cette notion de droit donc me semble erronée. Déceler des droits intrinsèques en l’homme relève d’une pensée magique, essentialiste, sacrée. « Tout être humain a des droits inhérents à sa personne, inaliénables et sacrés. »[2] Rien ne justifie cette sacralité. On pourrait affirmer dans une pirouette qu’il s’agit d’un choix ; mais dans ce cas, pourquoi refuser de choisir l’établissement de droits à d’autres animaux ?

Il est un cri de terreur en littérature qu’on ne peut oublier, c’est lorsque Dostoïevsky met cette détresse dans la bouche d’Ivan Karamazov : si Dieu n’existe pas, alors tout est permis. Dieu n’existe pas, certes, mais le problème est moins « tout est permis » que « l’humain se permet tout ». Si Ferry voit dans la notion de liberté le fondement même du droit – puisque seuls des êtres doués de liberté peuvent devenir contractant –, j’y décèle pour ma part la nécessité d’un devoir. C’est par sa liberté[3] – notamment par sa conscience réfléchie – que l’animal humain se permet d’entasser des animaux consommables dans des conditions abjectes ; qu’il se permet des expériences futiles, atroces et masochistes sur des singes, des rats ou des chiens ; qu’il décide d’exclure de la dignité toute une frange de la population en lui refusant le chômage ; qu’il préfère exploiter des enfants dans ses usines ou ses plantations de cacaoyer plutôt que contribuer à financer l’éducation ; qu’il lobotomise les esprits fragiles avec une démagogie religieuse des plus mercantiles, etc. Lorsque l’on saisit en profondeur que la liberté déchaîne, une optique conséquentialiste paraît plus pertinente. Les connaissances objectives nous insèrent dans une histoire et un environnement complexes. On peut snober ces connaissances et, le torse bombé, demeurer imbu de ce droit autoproclamé et sacré en tant qu’être humain ; on peut tout saccager avec le glaive de sa liberté, fier et inconséquent, faire crever puis crever soi-même un jour ou l’autre, comme les habitants de l’Île de Pâques (cf. Effondrement de Jared Diamond). Ou alors, on peut gagner en humilité, s’efforcer de comprendre sa place au sein de la complexité, saisir les interrelations entre l’espèce humaine et les autres constituants de la biosphère, prendre en compte les conséquences de ses propres actes (cf. Edgar Morin). On peut descendre du piédestal d’où l’on s’attribue des droits individuels pour s’intégrer dans la réalité et comprendre ses devoirs collectifs.

 

Une échappatoire à l’individualisme

Transformer les droits de l’homme en devoirs humains ne serait pas uniquement une voie pour résoudre les incompatibilités, soulevées par Luc Ferry, entre les aspirations écologistes et la philosophie des droits de l’homme. Ce renversement de perspective permettrait aussi, à mon sens, de sortir petit à petit d’une maladie grave des modes de vies « à l’occidental » : l’individualisme, en réintégrant l’individu dans le collectif. Chacun revendique ses droits, d’aucuns se rappellent leurs devoirs. La notion de droit porte sur l’individu ; celle de devoir, sur la place réelle qu’occupe l’individu humain dans son environnement. Ce paradigme nombrilocentré – consécutif d’un anthropocentrisme débridé et non voulu par les Lumières, dénoncé par nombre d’écologistes profonds, au grand dam de Luc Ferry – s’entend bien avec le néolibéralisme et le consumérisme à tout crin. Tout le monde sait les droits du consommateur ; mais qui a entendu parler de devoirs du consommateur ? Le paradigme nombrilocentré fait des ravages pour diverses raisons[4] ; un paradigme centré sur les connaissances objectives permettrait sans doute de resserrer les liens entre les humains, et les liens entre humains et le reste de la biosphère. Non que les connaissances objectives nous imposent ce choix de paradigme, mais un paradigme non basé sur les connaissances objectives aurait sans doute des conséquences graves. Rien n’interdit de boire du cyanure en se persuadant qu’il s’agit de vodka… l’homme est suffisamment libre pour cela.

 

Réalisabilité d’un tel renversement de perspective

Les idées dans cet article et leurs conséquences mériteraient de plus longs développements, je m’en rends bien compte. Le temps, malheureusement, me manque. Du reste, cet article se veut seulement une porte d’entrée pour ce débat aussi important – selon moi – que passionnant… et urgent ! car tandis que je babille, des millions d’animaux non-humains souffrent pour le bon plaisir de l’animal humain conforté, dans ses actions, par sa liberté et son sentiment d’extra-naturalité.

Je devrais d’ailleurs discuter de l’impact de ce renversement de perspective sur les acquis des droits universels de l’homme. Il me semble faisable de transformer ces droits de l’homme en devoirs humains sans pour autant perdre une once de l’avancée éthique pour l’animal humain. C’est un exercice auquel je m’adonnerai prochainement.

Mais pour conclure, je voudrais aborder un autre point crucial. À supposer que toute erreur de raisonnement soit évincée de ce renversement de perspective, à supposer qu’il soit véritablement possible de gagner sur le plan éthique sans rien perdre des avancées résultantes de la philosophie des Lumières, est-il plausible ou seulement utopique d’opérer un jour ou l’autre ce renversement de manière aussi formelle et mondiale que ne l’a été l’implantation des droits universels de l’homme ? La situation complexe au niveau mondial, l’inertie démesurée du système actuel construit pas à pas au cours des siècles derniers, le manque de volonté et/ou l’impuissance de nombreux acteurs importants dans ce système, la persistance – voire la recrudescence – de la philosophie idéaliste et anthropocentriste hermétique à tout un pan des connaissances objectives, l’implantation et la propagation cancéreuse de métastases religieuses, l’imperfection notoire de cet animal humain, de ce bricolage issu d’une longue histoire évolutionnaire, tout cela me paraît s’opposer à ce renversement de perspective.

Il faudrait que l’idée percole avec d’autres mouvements d’importance. Probablement ce renversement de perspective est-il déjà prôné par certains, mais je l’ignore. Et puis de mon côté, je ne suis qu’un modeste écrivaillon.

P-W

 

[1] Entendues comme connaissances acquises grâce au matérialisme méthodologique de la science. On pourrait discerner ici une tautologie, mais il n’en est rien selon moi, car le matérialisme méthodologique a engendré tant de connaissances sur l’animal humain et ses interconnexions avec son environnement et son histoire, que l’exception humaine encombre, voire parasite, le modèle le plus cohérent à l’heure actuelle pour expliquer la réalité alentour au fil du temps.

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Droits_de_l%27homme

[3] La notion de liberté mérite elle-même toute une réflexion, surtout en regard des sciences cognitives.

[4] J’exprimerai probablement mon avis sur ce point dans un article futur.

 

Biblio. : Ferry, Luc (2009). Le Nouvel Ordre écologique : L’arbre, l’animal et l’homme, Le Livre de Poche, Paris, p. 221 (Première édition : 1992)

2 réponses sur “La nécessaire évolution des droits de l’homme”

  1. Vouloir replacer l’homme dans le monde, à sa place, dans le respect du reste de la « création » (désolé! Je n’ai pas pu résister) est bel et bon… Mais peut-on imaginer que cela se fasse autrement que sur base d’une volonté, d’une liberté ? Ou alors existerait-il dans la nature une immanence legifératrice que nous ignorons ? Si nous acceptons une telle immanence pourquoi devrions nous balayer de la main celle, qui serait de même nature, qui donnerait une humanité consciente d’elle même et libre ?

    Toute tentative d’élaborer une norme pouvant se traduire en droit dans nos rapports au « reste » de la nature ne peut se faire en dehors de cette particularité qu’est l’humanité. Le droit étant par nature intersubjectif et le fruit d’une concertation, nous pourrions attendre longtemps les avis, opinions, désidératas de ce qui constitue le reste de la nature. Si non, qu’on me montre une autre source normative qui n’implique pas la confrontation d’au moins deux subjectivités.

    Le droit est basé sur une intrication irréductible de 4 concepts : droit, devoir, liberté, responsabilité. Un droit est toujours une tentative de normalisation de libertés et suppose de facto un devoir et une responsabilité. Par exemple, supposons la liberté de vivre. Le droit qui fonde cette liberté implique, de facto, un devoir de ne pas porter atteinte à cette vie et donc une responsabilité de celui qui y atteint quand même au mépris du devoir qui en découle. Cet exercice aurait pu être fait sur base des « principes d’athéisme » que j’ai lu ailleurs sur ce site.

    La question des droits de l’homme et de leur ineficacité, de leur vanité supposée revient à poser le problème classique de la traduction du droit naturel en droit positif. Le passage de l’un à l’autre nécessite un appareil coercitif permettant de le faire respecter. Il y a d’ailleurs un joli sophisme sur le sujet ci-dessus mais n’arrivant pas à copier/coller et succombant à une certaine paresse, je laisse glisser.

    Sur l’individualisme, il y aurait beaucoup à dire aussi… ll n’est pas l’impossibilité d’un droit collectif. On contraire ! Il a fondé le droit « toujours déjà » collectif et peut encore le fonder… Il y a une confusion individualisme/égoïsme/anthropocentrisme.

    Voilà ! Tout celà est un peu désordonné ! Ce ne sont que quelques remarques qui m’ont semblé être les plus évidentes.

  2. Bonjour Meursault,

    Tout d’abord, merci pour votre intéressant commentaire. Il est toujours appréciable de recevoir un avis d’un personnage émanant de l’absurde… Bon, je range ma mallette à calembours ; je n’ai pu y résister, tout comme vous avec le terme « création ».

    Pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous parlez d’une « immanence légifératrice » dans la nature ? Est-elle indispensable intellectuellement pour s’opposer au rôle que donne Luc Ferry à la liberté ? La nature n’oblige à rien, sinon à accepter la conséquence de ses actes. Comme je l’écrivais, on peut boire du cyanure en se persuadant de boire de la vodka, mais les conséquences seront bien différentes : la subjectivité de chacun se heurtera toujours à l’objectivité de la réalité, quelle que soit cette objectivité.

    À l’instar de Luc Ferry, vous appuyez sur la « nature » intersubjective du droit, et en ce sens, le reste de la nature se trouve être trop silencieuse pour être assimilable par l’humain à un sujet de droit. C’est bien là tout le raisonnement logique de l’essayiste français. Je ne conteste aucunement la validité de ce raisonnement, mais l’impasse dans laquelle il nous accule dès lors que l’on veut justifier la nécessité de respecter certains éléments de la nature. Selon Ferry, il faudrait respecter un chien non parce qu’il a des droits (car il s’agit d’un animal non doué de subjectivité – selon Ferry – et donc incapable de contracter avec l’humain), mais par respect envers les idées que son « humanitude » génère en nous… Cette idée défendable pose problème selon moi puisque le respect envers d’autres parties de la nature est fonction des idées que cette nature génère en chacun de nous. Serait-ce un rempart solide contre les dérives subjectives plausibles ? Cette solution proposée par Luc Ferry faillit par un relativisme trop permissif : il faudrait se baser sur un élément plus stable, plus objectif.

    Vous demandez s’il existe « une autre source normative qui n’implique pas la confrontation d’au moins deux subjectivités ». Je pense que l’éthicien australien Peter Singer en propose une : il place « l’égale considération des intérêts de chacun » comme source normative, et ce pour tout vivant capable d’éprouver de la souffrance. Il base son utilitarisme sur cette notion de capacité à éprouver de la souffrance. Je vous réfère à La libération animale, critiquée par Ferry dans Le Nouvel ordre écologique et sottement par Michel Onfray dans son Cosmos.

    Luc Ferry opte pour un refus de l’utilitarisme car celui-ci mènerait à des ratiocinations absurdes dans certains cas. Il a raison d’après moi, mais j’ajouterai que les situations absurdes surgissent toujours à un moment ou un autre, quel que soit le fondement normatif choisi. J’argumenterai mon avis comme ceci : les définitions comme les normes ne font pas partie de la réalité, elles sont le fruit de notre appareil cognitif, elles consistent en des outils utiles à l’appréhension du monde avec plus ou moins de réussite. Mais rien n’y fait, la réalité ne se laisse pas intégralement enfermer dans le moule des concepts. Ainsi, utilitarisme ou non, toute règle éthique mènera fort possiblement à des situations « limites », voire absurdes. Malgré cela, il convient de développer les règles les plus cohérentes et créatrices d’aussi peu de situations absurdes que possible.

    Vous parlez d’une « intrication irréductible de 4 concepts ». Pour ma part, je pense possible de réduire cette intrication à un enchaînement de 3 concepts. Premièrement, la liberté consciente de l’humain. Or, cette liberté ne fonctionne pas en vase clos : elle s’ancre dans une réalité que cette liberté ne maîtrise pas. Par conséquent, chaque acte affirmant cette liberté, chaque action humaine, entraîne des conséquences selon les modalités de fonctionnement de la réalité (dont certaines ont été traduites sous forme de lois scientifiques). La conscience de notre liberté et de son impact pratique (résultat de nos actions) conduit à penser la responsabilité. Et à partir du moment où l’on comprend cette responsabilité (si j’enfonce un couteau dans le cœur d’autrui, je le tue ; si j’arrache la peau d’un vison vivant, je le fais souffrir ; si je lance une tête nucléaire sur la Corée du Nord, je risque fort d’enclencher une guerre néfaste pour des populations entières d’humains et de non-humains), et dès lors que je fais le choix éthique de ne pas causer de souffrances ni de me conduire d’une manière qui met à mal la pérennité et le bien-vivre de l’écosystème (on peut limiter à l’espèce humaine, les conséquences seraient semblables) alors vient la notion de devoir : le devoir de ne pas porter atteinte à la vie d’autrui, le devoir d’instruire les jeunes générations, etc. Et avec la notion de devoir surgit son négatif : l’interdiction. Par contre, il ne me semble pas utile d’imaginer une qualité intrinsèquement et typiquement humaine qui serait un droit.

    Toute cette réflexion, ardue pour un esprit comme le mien puisque non aguerri aux raisonnements philosophiques, mérite d’être approfondie, examinée sous de multiples angles, poussée jusqu’à ses derniers retranchements. Je le sens bien, et je crains de n’être pas assez « professionnel » aussi bien dans ma pensée que dans ma restitution de celle-ci. Vous pointez d’ailleurs un « joli sophisme » de ma part ; dommage que votre inclination à « une certaine paresse » ne m’ait pas rectifié.

    Y a-t-il réellement chez moi confusion entre individualisme, égoïsme et anthropocentrisme ? Je ne comprends pas en quoi l’article témoignerait d’une telle mixture. Pourriez-vous m’éclairer ? D’ailleurs, il ne me semble pas prétendre que l’individualisme serait « l’impossibilité d’un droit collectif ». Je ne nie absolument pas l’intérêt des droits de l’homme (même si le ton de mon article de 2012 se faisait plus polémique et plus intransigeant) ; je veux au contraire réfléchir à un renversement de perspective qui garderait les acquis des droits de l’homme tout en permettant d’élargir leur rayon d’action. Je pense seulement que la notion de droit place l’individu au centre et pourrait justifier de manière détournée l’instauration d’un moi souverain ; la notion de devoir, liée à la responsabilité des actes conscients générés par une liberté proprement humaine, cette notion resserre cognitivement les liens entre les individualités. Il s’agit de paradigme. Et tout paradigme colore inéluctablement l’ensemble des pensées d’un individu.

    Concernant votre brève remarque sur l’individualisme, j’aimerais ajouter ceci : s’il est indéniable que l’individualisme a permis de sortir d’une configuration clanique des sociétés humaines, il empêche probablement aujourd’hui d’entrer dans une prise de conscience de l’intrication globale de chaque individu au sein de l’espèce humaine. Et même si l’individualisme est à la source des droits de l’homme, ce fut une étape dans l’histoire de l’espèce humaine. Pourquoi, une fois son œuvre bienfaitrice accomplie (dans certaines parties du globe), faudrait-il l’inciter à détruire désormais ses propres acquis ? À ce propos, on lit à profit Le Monde jusqu’à hier de Jared Diamond : l’auteur y expose le mode de vie tribal qu’il a pu étudier et démontre le bienfait d’une vie non tribale.

    On pourrait réfléchir de même avec le libéralisme. Sous couvert des avancées octroyées jadis grâce aux libéraux, faut-il encenser benoîtement le courant néolibéral ? Sous couvert des avancées permises grâce à un réductionnisme méthodologique en sciences, faut-il persévérer dans le réductionnisme à œillères qui refuse de contextualiser ses connaissances acquises ?

    Bien à vous !

    P-W

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