Citation de la semaine : François Jacob, ou les créations bricolées par l’histoire

« La hiérarchie dans la complexité des objets a donc deux caractéristiques : d’une part, les objets qui existent à un niveau donné ne forment jamais qu’un échantillon limité de tous les possibles offerts par la combinatoire du niveau plus simple. D’autre part, à chaque niveau peuvent apparaître de nouvelles propriétés qui imposent de nouvelles contraintes aux systèmes. Mais ce n’est jamais qu’un surcroît de contrainte. Celles qui existent à un niveau donné s’appliquent aussi aux niveaux plus complexes. Toutefois, le plus souvent, les propositions qui ont le plus d’importance à un niveau n’en ont aucune aux niveaux plus complexes. […]

» Vivants ou non, les objets complexes sont les produits de processus évolutifs dans lesquels interviennent deux facteurs : d’une part, les contraintes qui, à chaque niveau déterminent les règles du jeu et marquent les limites du possible ; d’autre part, les circonstances qui régissent le cours véritable des événements et réalisent le cours véritable des événements et réalisent les interactions des systèmes. […]

» Les objets les plus simples sont soumis aux contraintes plus qu’à l’histoire. Avec l’accroissement de complexité grandit l’influence de l’histoire. […]

» Bien évidemment, l’histoire prend beaucoup plus d’importance en biologie. Et comme seules les contraintes, mais non l’histoire, peuvent être formalisées, la biologie a un statut scientifique différent de celui de la physique. […] Les êtres vivants sont en fait des structures historiques. Ce sont littéralement des créations de l’histoire. […]

» Formation d’un néocortex dominant, maintien d’un antique système nerveux et hormonal, en partie resté autonome, en partie placé sous la tutelle du néocortex, tout ce processus évolutif ressemble fort à du bricolage. C’est un peu comme l’installation d’un moteur à réaction sur une vieille charrette à cheval. Rien d’étonnant s’il arrive des accidents. » pp. 64 à 66 et p. 75

À la lecture de ces propos de François Jacob, on ne pourra s’empêcher de penser au texte d’Arthur Koestler lu au quatorzième symposium Nobel à Stockholm en 1969 :

« L’évolution a commis d’innombrables erreurs […]. Il n’est pas du tout invraisemblable que l’homo sapiens, lui aussi, soit victime d’une minuscule erreur de construction – peut-être dans les circuits de son système nerveux – qui le rend enclin à la folie et le pousse à s’autodétruire. » p. 10

On pourra critiquer la formulation peu rigoureuse (faire de l’évolution un agent capable de « commettre une erreur »), mais pour ma part, je ne suis pas certain que l’idée d’un homo sapiens bricolé au cours de son histoire évolutive – depuis les origines de la vie – soit très répandue dans les consciences. Pourtant, cette compréhension force probablement – selon moi – l’humilité et la fréquente remise en question de ses propres attitudes et agissements. Elle est notamment pertinente pour les réflexions philosophique et politique sur l’animal humain. En outre, cette cruciale notion de bricolage me semble compléter l’idée de pensée magique opposée à la raison, idée discutée par Nayla Farouki dans son article La Raison au risque de la pensée magique.

 

P-W

 

Biblio :

Jacob, François (1982). Le jeu des possibles : Essai sur la diversité du vivant, [Paris], Fayard, p. 135

Koestler, Arthur (2006). La pulsion vers l’autodestruction, Paris, L’Herne, p. 143, “Carnets”, (Première édition : 1971 pour La pulsion vers l’autodestruction)

 

Amuse-bouche :

La description édifiante d’un dîner chez Camus, en 1947, auquel Sartre et Koestler prirent part.

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