Citation de la semaine : Arthur Koestler, ou l’impossible non-sens

« Si la nature a horreur du vide, l’esprit a horreur du non-sens. Que l’on vous montre une tache d’encre, vous vous mettrez immédiatement à l’organiser en une hiérarchie de formes, de tentacules, de roues, de masques, – tout un spectacle. […] Nous ne pouvons nous empêcher d’interpréter la nature comme une organisation de parties imbriquées dans d’autres parties, parce que toute la matière vivante et tous les systèmes inorganiques stables ont cette architecture qui leur donne articulation, cohésion et stabilité. Lorsque la structure n’est pas inhérente, ou lorsqu’elle n’est pas discernable, l’esprit y supplée en projetant des papillons dans les taches d’encre et des chameaux dans les nuages. » p. 82

Cette citation me fait penser à deux choses. Premièrement, à la catégorisation du réel. Koestler a-t-il raison lorsqu’il avance que cette hiérarchie, dans certains cas stables, serait intrinsèque à la réalité ? Notre esprit supplée-t-il uniquement lorsque « la structure n’est pas inhérente » ou discernable ? ou projette-t-il en tout temps et en tout lieu ses propres catégories cognitives, en fonction de son échelle de perception (une fourmi ne perçoit pas un carré de sucre comme le perçoit un humain) ? Pour les catégories cognitives, j’en réfère à Pascal Boyer dans son excellent Et l’Homme créa les dieux.

Secondement, je pense aussi au faux positif dont parle Richard Dawkins dans Pour en finir avec Dieu : il se conçoit qu’une aptitude à catégoriser rapidement un phénomène (visuel, auditif,…) peut s’avérer utile pour la survie en milieu hostile. Comparativement à une gazelle stoïque, une autre de son espèce survivra probablement plus longtemps si, à l’idée d’être devenue la proie d’un félin affamé, elle s’inquiète dès avoir repéré le bruit produit par un animal, même inoffensif. Mieux vaut s’inquiéter pour du vent (toutes mesures gardées), que mésestimer un véritable danger.

Enfin, une question me taraude depuis bien longtemps : cette soif de sens ne tourne-t-elle pas à vide parfois, formulant des questions elles-mêmes insensées ? Admettant l’existence de ces questions insensées, j’ajouterai que celles-ci – me semble-t-il – émanent quelquefois de l’inadéquation entre nos catégories cognitives (et/ou nos concepts) et la réalité. On rencontre notamment ce problème de créations inévitables de frontières dans la réalité, génératrices de situations ou positionnements absurdes. Je pense par exemple au concept d’espèce vivante, trop étanche pour saisir le flux de la vie, dont traite Guillaume Lecointre dans nombre de ses conférences.

P-W

 

Biblio : Koestler, Arthur (1968) [1967]. Le Cheval dans la locomotive, Paris, Calmann-Lévy, p. 342

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