Ancien article : Les fumeux droits de l’homme

Ci-dessous, vous trouverez un article écrit en octobre 2012. Je le publie ici sans rien y modifier. On trouvera un complément d’idées dans l’article suivant : La nécessaire évolution des droits de l’homme. Le qualificatif fumeux dans le titre de cet ancien article était sans doute maladroit.

Bonne lecture à tous !

P-W

 

Les fumeux droits de l’homme

Ériger des droits fausse, me semble-t-il, notre manière de penser et nous place sur une échelle de valeur ; traiter plutôt en termes de devoirs nous ramène à une vision plus terrestre de la réalité, nous fait voir les détails du monde environnant que nous ne pouvons pas même imaginer du haut de notre actuelle échelle babylonienne. L’Homme n’a pas de droits intrinsèques parce qu’il est libre, mais les humains ont des devoirs justement parce qu’ils possèdent une certaine liberté (que celle-ci soit objective ou subjective importe peu).

Quand certains écologistes avancent la nécessité de rédiger des droits pour les autres espèces animales, des philosophes humanistes lèvent les bras au ciel en criant à l’imposture (peut-être sentent-ils trembler l’échelle sur laquelle ils se poussent l’un l’autre afin de se percher sur l’échelon le plus élevé). Mais c’est bien parce que les usines d’animaux existent (telles que celles, ignobles, que produit la société d’hyperconsommation), c’est bien parce qu’existent les laboratoires de tests sur les animaux non-humains, c’est bien parce qu’existe la cruauté que ces écologistes (parfois dénommés écologistes profonds…) veulent entériner des droits pour les animaux. Mais des philosophes ne peuvent s’empêcher d’ergoter sur le fait que les animaux (ils n’estiment pas nécessaire de préciser : non-humains…) ne sont pas libres (voir entre autres les incroyables propos ascientifiques de Luc Ferry dans Qu’est-ce que l’homme ?).

On argue que les animaux non-humains ne sont pas déterminés par leurs histoires (ni l’histoire individuelle, ni l’histoire de l’espèce (!)) mais uniquement par leur nature. Admettons. Mais justement, le raisonnement pourrait s’inverser : si l’humain n’est pas uniquement déterminé par sa nature (et contrairement à Luc Ferry, j’insiste sur le “pas uniquement” !), alors l’humain a d’autant plus de devoirs, et non pas de droits ; à l’encontre, puisque les autres animaux et toute autre forme de vie ne sont (selon Ferry) déterminés que par leur nature, alors ils n’ont aucun devoir envers nous. Être humain n’est pas une libération mais une contrainte ! Et la première contrainte consiste en la nécessaire humilité…

Beaucoup pointeront du doigt qu’il ne s’agit là que d’une pirouette linguistique. Néanmoins, n’est-ce pas par le langage que nous pensons ? Une pirouette linguistique peut métamorphoser nos paradigmes. Justifier un droit me semble moins aisé qu’approuver un devoir. Le droit, selon ce que je peux en comprendre, c’est quelque chose d’intrinsèque et d’irréductible, presque quelque chose de postulé et d’axiomatique ; le devoir, au contraire, prend en compte, non la nature même du porteur, mais les relations entre les individus. Ainsi, la proposition suivante :

  •  L’imperfectibilité manifeste (!) de ce rat, déterminé uniquement par sa nature, exclut la possibilité qu’il ait des droits quelconques ; à la place, il mérite juste une forme d’indulgence de ma part, un peu de compassion à son égard, mais rien susceptible d’être légalisé.

devient :

  • Moi, individu humain, suis le fruit d’une longue histoire biosphérique. J’appartiens à cette biosphère sans but et suis l’égal de tous ses éléments. Conscients cependant de moi-même, doué du sentiment de liberté de mes actes, je dois éviter de causer la souffrance, d’accroire à une hypothétique supériorité humaine qui justifierait la soumission de la biosphère à ma volonté déraisonnable. Ce rat ne m’est donc pas inférieur. Par conséquent, j’ai le devoir de ne pas le considérer comme un objet à ma disposition, de m’empêcher de m’en servir consciemment comme exutoire à mon stress, comme matière première pour élaborer des médicaments desquels il n’aura aucun bénéfice, de le contraindre à subir la moindre de mes lubies, à l’enfermer dans une cage pour mon bon plaisir, à le tuer uniquement parce que sa présence me dérange.

Dans cette optique, le rat n’a aucun statut juridique (ce qui devrait rassurer monsieur Ferry) ; ce qui en a, par contre, c’est notre devoir envers ce rat. Quels sont ces devoirs ? Tolérance, non usage à but anthropocentrique (tests médicamenteux, défouloir, décoration intérieure, expériences scolaires,…).

Des Lumières, nous héritâmes des Droits de l’Homme. Belle avancée, certes. Ou plutôt, nécessaire avancée. Mais au vu des connaissances scientifiques actuelles dans les domaines liés à la Vie, au vu des implications que peut avoir cet anthropocentrisme revendiqué, le temps est propice au dépassement de ces Lumières dont le faisceau n’éclaire que l’Homme. Réintégrons l’Homme à son statut d’individu humain, et bannissons ces droits pour entériner des Devoirs des humains. Accroissons l’angle du faisceau des Lumières, et réintégrons notre place au sein de la biosphère sortie de l’ombre. Parce que, quoi qu’on en pense, être doué de liberté, avoir une conscience réfléchie (mais pas souvent réfléchie…) ne nous rend pas plus supérieurs aux rats que la faculté de voler des chauve-souris ne les rend supérieures aux baleines…

P-W

Biblio. : Ferry, Luc ; Vincent, Jean-Didier (2001). Qu’est-ce que l’homme ? : Sur les fondamentaux de la biologie et de la philosophie, Odile Jacob, Paris, p. 276

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