Citation de la semaine : Éric-Emmanuel Schmitt ou l’homme niait (avec s ?)

Je reviens après plus d’un mois de silence, état grippal et autres impératifs obligent.

Revenir avec des citations d’Éric-Emmanuel Schmitt ? Oui, je l’avoue, on est loin de la pensée chomskyenne ou russellienne… Mais ayant lu hier quatre pièces de théâtre de cet auteur à succès, je ne pouvais m’empêcher de laisser ici ce qui m’a le plus interpelé. Je me concentrerai sur la pièce titrée : « Le Visiteur » où, dans le Vienne tout juste occupée par les nazis, Sigmund Freud rencontre un Inconnu qui [attention au dévoilement !] semble être une incarnation de Dieu – lequel ? le catholique semblerait-il, puisque cet inconnu parle de son incarnation en Jésus… Ah, mais Freud n’était-il pas juif par ascendance ? – Voyons, P-W, et l’œcuménisme religieux, qu’en faites-vous ? – Mea Culpa.

« FREUD : L’homme est dans un souterrain […]. Pour toute lumière, il n’a que la torche qu’il s’est faite avec des lambeaux de tissu, un peu d’huile. Il sait que la flamme ne durera pas toujours. Le croyant avance en pensant qu’il y a une porte au bout du tunnel, qui s’ouvrira sur la lumière… L’athée sait qu’il n’y a pas de porte, qu’il n’y a d’autre lumière que celle-là même que son industrie a allumée, qu’il n’y a d’autre fin au tunnel que sa propre fin, à lui… Alors nécessairement, ça lui fait plus mal quand il se cogne au mur… […] ça lui est plus dur de se comporter proprement… mais il le fait ! Il trouve la nuit terrible, impitoyable… mais il avance. » p. 185 [C’est moi qui souligne.]

Ainsi donc, voici les paroles que Schmitt met dans la bouche d’un athée qui, pour reprendre une confidence du Freud schmittien, refuse de croire parce qu’il a trop envie de croire… Hum ! Monsieur Schmitt, sachez qu’en tant qu’athée je ne ressens absolument pas cela. Voyez-vous, tandis que des croyants se précipitent vers la porte en faisant fi du tunnel, au risque d’éteindre leur torche dans leur hâte, je parie sur la curiosité de la plupart des athées assumés, se plaisant à flâner dans ledit tunnel et à découvrir les mille anfractuosités du lieu où tout un chacun chut sans aucun sens. Et si, pour ma part, il m’est « dur de [me] comporter proprement », c’est pour me contenir de faire un croche-pied discret à ces nombreux croyants trop obnubilés. (J’ai choqué certaines ouailles ? Un peu d’humour, s’il vous plaît ! Faites-en autant à mon propos : je m’en délecterai.) Et, monsieur Schmitt, même si vous tenez absolument à rendre terrifiante l’absence de sens ontologique de la réalité, je vous avouerais préférer une « nuit impitoyable » à une chimère pitoyable…

Certes, un écrivain n’est pas son personnage, mais je trouve le ton trop motivé pour ne pas refléter la pensée intime du créateur. Du reste, Schmitt le dit lui-même en quatrième de couverture : « La philosophie prétend expliquer le monde, le théâtre le représenter. Mêlant les deux, j’essaie de réfléchir dramatiquement la condition humaine, d’y déposer l’intimité de mes interrogations, d’y exprimer mon désarroi comme mon espérance […] »

Voici ce que nous dit le dieu incarné :

« L’INCONNU : Jamais l’orgueil humain n’aura été si loin. Il fut un temps où l’orgueil humain se contentait de défier Dieu ; aujourd’hui, il le remplace. Il y a une part divine en l’homme ; c’est celle qui lui permet, désormais, de nier Dieu. » p. 193

Allons un cran plus loin :

« L’INCONNU : Vous ne vous contentez pas à moins. Vous avez fait place nette : le monde n’est que le produit du hasard, un entêtement confus des molécules ! Et dans l’absence de tout maître, c’est vous qui désormais légiférez. » p. 193

Bien évidemment :

« L’INCONNU : Le maître de la morale : et vous penserez que ce sont les hommes qui inventent les lois, et qu’au fond tout se vaut, donc rien ne vaut. » p. 193

Énormité suivante :

« L’INCONNU : Quand un jeune homme, un soir de doute comme cet âge en connaît tant, demandera aux hommes mûrs autour de lui : « S’il vous plaît, quel est le sens de la vie ? », personne ne pourra lui répondre. Ce sera votre œuvre [l’Inconnu s’adresse à Freud]. À toi et à d’autres. Voilà ce que vous ferez, les grands de ce siècle : vous expliquerez l’homme par l’homme, et la vie par la vie. Que restera-t-il de l’homme ? Un fou dans sa cellule, jouant une partie d’échecs entre son inconscient et sa conscience ! [Sic !] […] mais pense aux autres, ceux qui naîtront : que leur auras-tu laissé comme monde ? L’athéisme révélé ! une superstition encore plus sotte que toutes celles qui précèdent ! » p. 194

Et là, magnifique, Freud répond : « Je n’ai pas voulu cela. » p. 194 Et Schmitt prend soin d’indiquer le jeu : effrayé. Ah ?…

On continue ? Allez, accrochez-vous :

« L’INCONNU : Le moment où j’ai fait les hommes libres, j’ai perdu la toute-puissance et l’omniscience. J’aurais pu tout contrôler et tout connaître d’avance si j’avais simplement construit des automates. FREUD : Alors pourquoi l’avoir fait, ce monde ? L’INCONNU : Pour la raison qui fait faire toutes les bêtises, pour la raison qui fait tout faire, sans quoi rien ne serait… par amour. » p. 205

Et la cerise sur le gâteau :

« L’INCONNU : La foi doit se nourrir de foi, non de preuves. » p. 219 [C’est moi qui souligne.]

Bon. J’aurais pu simplement jeter ce livre par la fenêtre du train et n’en parler à personne. Mais il suffit que ce texte pollue les esprits, ne souillons pas en plus l’environnement. Toujours est-il qu’il s’agit d’un auteur à succès, traduit en 45 langues et joué dans 50 pays (source : Wikipédia). Je ne peux m’empêcher de tisser un lien avec la revue que je suis en train de lire : Science… et pseudo-sciences, n°304 d’avril 2013 sur le thème : Science et raison : où est l’héritage des Lumières ? L’article de Nayla Farouki, intitulé La Raison au risque de la pensée magique est très intéressant. L’article commence ainsi :

« L’existence, le rôle et l’importance de la raison ne peuvent être appréciés sans référence préalable à la pensée magique. Archaïque et toujours présente, celle-ci est le mode de pensée naturel, spontané, de l’être humain. La raison n’en émane, ni n’en découle. Elle s’y oppose. » p. 22 [C’est l’auteur qui souligne.]

Alors que la raison possède trois critères essentiels : le doute, la réflexivité et le positionnement de limites ; alors que la raison fonctionne selon une méthode, la pensée magique se veut englobante et dogmatique, elle n’a pas de méthode et le dualisme symbolique lui est inhérent. On retrouve bien chez Schmitt cette vision dualiste, et plus précisément manichéenne, balourde et catégorique d’un auteur prônant ouvertement la pensée magique au détriment des avancées de la raison. Par exemple, lorsque Schmitt porte des coups à la science, il confond allègrement d’une part méthode et pensée scientifiques, théories scientifiques, applications technoscientifiques et, d’autre part choix éthiques de société relatifs à ces applications technologiques. Crier ainsi haro sur « la » science me semble aussi peu subtil que conspuer tous les juifs parce que la politique israélienne écrase dans le sang des Palestiniens. Autre erreur de raisonnement : rejeter la science et le matérialisme parce que les bombes atomiques ont été créées, c’est confondre potentialité et réalisation ; dans ce cas, castrons chimiquement tous les hommes car, dotés d’un pénis, ils sont potentiellement capables de violer un enfant…

Devrait-on, dans « nos » sociétés occidentales, trouver une corrélation entre succès littéraire et simplisme de la vision portée sur le monde ? À creuser…

Pour terminer, et pour répondre au souhait de Nayla Farouki :

« […] il est toujours utile de le répéter, la pensée magique n’est pas un fait de civilisation, mais bien l’état naturel de l’être humain. C’est d’ailleurs ce qui rend difficile, voire impossible, l’espoir de la déloger d’une manière définitive. » p. 25

Il est assuré qu’Éric-Emmanuel Schmitt ne renforce pas cet espoir…

P-W

PS : On lira à profit le commentaire que laisse Schmitt de son propre ouvrage sur son site, ainsi que les critiques dithyrambiques de la presse. Vu l’enthousiasme (en tout miasme) qui émane autour de cet écrivain célèbre, je pense que mon commentaire obèrera ma propre carrière d’écrivain. Ah, misère ! Comment plaire et devenir célèbre en disant vertement ce que l’on pense ? Moi qui voulait être traduit dans 45 langues et joué dans 50 pays…

Biblio. : Schmitt, Éric-Emannuel (2003). Théâtre : La Nuit de Valognes – Le Visiteur – Le Bâillon – L’École du diable, Paris, Albin Michel, p. 245

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