Michel Onfray : Un Cosmos de malhonnêteté intellectuelle

Vous trouverez ci-dessous une critique relative à une partie du livre Cosmos de l’écrivain Michel Onfray. Je l’ai déjà postée jadis sous un autre nom, notamment sur le site de Philosophie Magazine. Elle trouvera sur ce blog sa dernière place, avec quelques menues modifications. Je ne modifie pas son ton ironique, parfois à la limite de l’agressif : il s’agissait d’exaspération et d’un coup de gueule après avoir perdu des heures à lire ces pages…

Pourquoi poster à nouveau cet article ? Il me semble que les critiques démystifiant le premier opus de cette pseudo-encyclopédie restent trop peu nombreuses. Je souhaiterais donc, à ma modeste mesure, inciter d’autres personnes à déconstruire les propos erronés, voire fallacieux de Michel Onfray. Pour ma part, je me suis contenté de la partie plutôt consacrée aux sciences biologiques et à la verte critique d’Onfray sur ce qu’il attribue faussement à Peter Singer.

N’hésitez pas à réagir, à compléter, à infirmer (avec des faits), à prolonger la critique sur l’opus suivant (Décadence, que je n’ai pas lu) ou à exprimer tout simplement votre avis.

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Que Michel Onfray ne soit pas une flèche en sciences, soit ! On le découvre à tour de bras dans ce premier opuscule d’une encyclopédie de pacotille (comment, d’ailleurs, peut-on parler d’encyclopédie lorsque l’on est à ce point éloigné des savoirs scientifiques acquis au cours du XXe siècle ?). Peut-être que le matérialiste hédoniste devrait compulser davantage de bouquins récents, ou simplement écouter une conférence de Guillaume Lecointre ou de Pierre-Henri Gouyon ? Cela l’enrichirait probablement… Je souhaite expliciter mon propos par un infime échantillon d’exemples liés à la biologie évolutive, science tant massacrée par la plupart des philosophes français (d’ailleurs, Onfray égale Ferry quant à l’ampleur de l’ineptie, même si la nature de celle-ci est différente…). Selon l’encyclopédie onfrayienne, il semblerait que l’évolution de la biologie évolutive se soit arrêtée en 1871, avec la mal traduite « Descendance de l’homme » (cf. introduction de Patrick Tort dans « La Filiation de l’homme » de Darwin). En effet, Onfray parle de l’« Origine des espèces » (qu’il n’a pas tout-à-fait comprise, par ailleurs, même le seul et unique schéma du bouquin est demeuré abscons pour lui), il fait une brève allusion à Kropotkine et à l’entraide comme moteur de sélection, aborde d’une manière éhontément superficielle la « Descendance de l’homme », et puis… plus rien. Pour une encyclopédie, c’est un peu tronqué… Par exemple, il aurait pu se renseigner auprès de Stephen Jay Gould, dans son livre l’« Éventail du vivant », afin de comprendre que sa démonstration d’un obscur et improductif concept de vitalisme, la fameuse « volonté de puissance », ne tient pas la route : il n’y a pas une tendance naturelle à la complexification de la vie ! La meilleure réussite du vivant a été, est et restera les bactéries. S’il avait compris l’effet des limites (cf. livre de Jay Gould), il nous aurait épargné des phrases sur la volonté de la vie qui veut la vie que la veut… Licence poétique ? Soit, mais néant intellectuel… À la limite, que Schopenhauer et Nietzche aient pu encore chercher à expliquer le monde par un concept mystérieux, même immanent, on peut le comprendre au vu des connaissances de leurs époques ; mais Cosmos date quand même de 2015… Et puis se pose quand même une question : les vitalismes, en fin de compte, ne s’avèrent-ils pas être des formes an-anthropomorphisées de déité ? ou plutôt des déguisements abstraits de volonté divine ? Si oui, ne serait-ce pas un comble pour un athée militant comme Onfray ?

On passera sur le fait que les bactéries sont des molécules (p. 183) ; que les plantes représentent « un maillon essentiel pour comprendre le passage de l’inanimé à l’animé » (p. 182) ; que « sans les plantes, pas de vie possible (sic) » (p. 183) ; qu’Onfray semble oublier que, cinquante ans après « La Philosophie Zoologique » de Lamarck, parut un autre livre… « L’Origine des espèces » (Il l’a cité auparavant ? Ah oui, c’est qu’il devait être dans la lune…) ; que donc son explication des petites algues qui sortent de l’eau et « inventent des cellules qui s’allongent et rentrent dans la terre » se révèle archaïque ; que « les plantes s’avèrent sensibles à la biologie cellulaire, à la biochimie » (p. 189) (pardon ?…) ; qu’Onfray lance plein d’affirmations sans en expliquer ni l’origine ni les arguments en leur faveur ou en leur défaveur ; qu’il annonce l’existence du « Pouvoir du mouvement des végétaux » de Darwin, livre de 1880, sans apparemment l’avoir lu (moi non plus d’ailleurs – pas celui-là – mais ce n’est pas grâce à Onfray que j’en connais ne fut-ce que le cent millième de la teneur…) (p. 190) ; que les végétariens mangent des végétaux parce qu’ils subodorent l’insensibilité des légumes à la souffrance, mais qu’ils se fourvoient car les plantes souffrent, comme en témoigne leurs comportements résultants de leur capacité à connaître leur monde environnant ; car « l’important n’est pas la modalité de la connaissance, mais la possibilité de la connaissance » (p. 191) – j’en déduis qu’il faut cesser de détruire tout système autorégulateur, comme les chaudières qui, via leur thermostat, ont une possibilité de connaissance (et peut-être ressentent-elles la douleur…) ! Qui sait d’ailleurs si ce ne sont pas les chaudières qui, au cours de leur évolution, n’ont pas tendu, avec moult effort, un de leurs câbles pour créer elles-mêmes leur thermostat ? Mystère de la volonté de puissance… Bon, trêve d’ironie, passons sur ces quelques âneries recensées sur à peine une dizaine de pages – et le livre en contient un sacré nombre, de dizaines de pages… On passera aussi sur un sot principe lucifuge qui manque cruellement de clarté ; sur le fait que « dans l’encéphale du citadin des mégapoles post-industrielles, on trouve toujours le microcerveau de l’anguille que nous fûmes un jour. » (p. 210) (et ça ne choque personne ?…) ; que « ce paquet de vie noire et sombre aux senteurs de boue putride qui résiste à la mort, il habite chacun de nos corps » (p. 222) – encore une licence poétique ? ; etc., etc., etc. Le recensement des âneries, et l’explication de pourquoi ce sont des âneries, nécessiteraient l’écriture d’une encyclopédie de la sottise trois fois plus grande que Cosmos lui-même…

Donc, Onfray est en froid avec les sciences, quoi qu’il en dise (il se considère d’ailleurs petit-fils de Darwin… Pauvre Darwin ! on n’a pas toujours les descendants que l’on souhaite…). Certes, les sciences n’expliquent pas tout, et la vérissimilitude de certaines explications sont moins grandes que d’autres (cf. Karl Popper) – prétendre le contraire serait d’ailleurs méconnaître les méthodes scientifiques. Seulement on ne peut philosopher en faisant fi des sciences ! Et on lira avec plus de plaisir un Bertrand Russell ou un Arthur Koestler, ou même un scientifique qui se permet des réflexions philosophiques, au lieu d’un de ces multiples penseurs français confits dans leur scientofuge mélasse philosophique. Je ne pensais pas qu’Onfray appartenait (d’une manière qui lui est propre) à cette caste. Mais finalement, peut-on s’attendre à mieux d’un auteur qui écrit, après une probable longue, très longue réflexion épistémologique : « […] un univers dont les lois nous échappent absolument. » (p. 182) On préfèrera les réflexions d’un Edgar Morin, bien plus constructives. Je n’ai d’ailleurs pas terminé Cosmos, m’arrêtant à la page 466 (je n’ai pas de temps à perdre avec de telles fadaises – tant d’autres auteurs méritent qu’on leur consacre un morceau de notre vie) ; mais à voir certains commentaires sur d’autres sites, relatif au passage sur l’Univers, dans lequel Onfray parlerait de trous de ver, de fontaines blanches et ignorerait qu’une année-lumière est une unité de distance et non de temps, je me rassure quant à ma décision de ne pas parachever la lecture (ayant moi-même une formation de physicien, Onfray m’aurait probablement poussé au suicide de désespoir).

Mais avant d’arriver à un point plus crucial, j’aimerais ajouter encore sur la volonté de puissance qui, finalement, s’avère constituer le canevas de l’entièreté du livre. Si le concept de Dieu « invite à la paresse mentale », tel que l’affirme l’auteur (p. 174), le principe de volonté de puissance applicable en toute chose et appliqué ad nauseum (nausée elle-même causée par la volonté de puissance, cela va sans dire), ce principe ne sert à rien et n’explique rien, risquant lui-même de conduire à une paresse intellectuelle dans laquelle Onfray semble se cocooner…

Après avoir démontré la nescience de l’auteur en vogue, j’en viens à un point plus délicat : la malhonnêteté intellectuelle d’Onfray. Accusation grave, je ne l’ignore pas, surtout envers un philosophe qui affirme abhorrer vertement la malhonnêteté intellectuelle. Pourtant – et je ne me focalise que sur cet exemple puisque je maîtrise celui-là seul –, sa manière de cracher sur les antispécistes et de les rejeter sur base d’un article de Peter Singer est pour le moins honteuse. Selon Onfray, les antispécistes qui refusent l’établissement d’une frontière ontologique entre les animaux non humains et les humains, finissent, au bout de leurs ergoteries, par accepter, tolérer, voire promouvoir la bestialité (zoophilie). Onfray se justifie à l’aide de l’article « Amour bestial » de Peter Singer, publié dans les Cahiers antispécistes n°22, disponible en ligne. Or, à la lecture de cet article, on voit que Singer cherche à expliquer la nature du tabou sur la bestialité ! Il décrit un fait et tente de l’expliquer ; son article ne s’oriente pas sur le terrain de la prescription morale. On y lit d’ailleurs : « […] nous sommes de grands singes. Cela ne rend pas les rapports sexuels entre membres d’espèces différents normaux, ou naturels […] » Onfray passe cela sous silence. La manière dont le philosophe malhonnête lynche Peter Singer – cet éthicien juif dont une partie de la famille a subi les camps nazis, selon Onfray qui donne ce détail à des fins pas très claires… –, la façon dont il le discrédite est d’autant plus abjecte que le texte dans les Cahiers antispécistes faisait partie d’un dossier sur l’amour bestial, dans lequel se trouve un article de Estiva Reus réfléchissant sur l’épidermique réaction des gens à la lecture de l’article en anglais de Singer. On y trouve une citation d’un mail échangé entre l’auteur de l’article et Peter Singer, dans lequel l’éthicien, apparemment surpris par la réaction des gens, explique : « Mon intention en commentant le livre de Midas Dekkers était de soulever la question de savoir pourquoi les relations sexuelles entre humains et animaux qui ne sont pas imposées par la force, et qui ne causent ni blessure ni angoisse à l’animal sont encore universellement considérées comme inacceptables, en dépit de l’effondrement des tabous portant sur les activités sexuelles qui ne peuvent conduire à la procréation. Mon but était d’amener les gens à réfléchir à cette question, et non d’exprimer une position nette dans un sens ou dans l’autre concernant les contacts sexuels entre humains et animaux. » Il semblerait que Michel Onfray ait oublié de réfléchir… Cela se confirme avec d’autres amalgames et généralisations sur les antispécistes considérant les spécistes comme des néo-nazis envers les animaux non-humains, etc. On surprendra même Onfray à pseudo-critiquer l’ouvrage phare de Peter Singer, « La Libération Animale ». Outre sa phrase dénuée de sens au possible : « les hommes sont des animaux non humains » (sic ! – une coquille ?) (p. 162), Onfray se permet l’adverbe « complaisamment » pour décrire la manière avec laquelle Peter Singer détaille les « prétendues recherches scientifiques » appliquées sur les animaux non humains (pas les hommes, rassurez-vous !). Ensuite, alors qu’Onfray nie la réalité d’expériences cruelles sur ces êtres vivants (hors quelques cas, selon lui, de sadismes perpétrés par des expérimentateurs peu nombreux), il écrit : « En revanche, la description de l’élevage industriel semble plus conforme à l’habitude qu’à l’exception. » (p. 364) Qui aura vu ses cheveux se dresser sur la tête ? Ce soi-disant philosophe se permet de démonter les arguments de Peter Singer sur base de « IL SEMBLE » ! Incroyable ! Navrant autant que dangereux : car Onfray ne manque pas de lecteurs, et nombreux, je suppose, n’y verront que du feu, comme moi je n’y vois sans doute que du feu lorsqu’il traite de domaines que je connais moins ! Et puis il nous lance encore une ânerie (pardon pour les ânes…) des plus monumentales : alors que les végétariens sont inconséquents sur le plan de la logique, les véganes sont plus cohérents mais, si tout humain adoptait la vie végane, l’espèce humaine serait menacée d’extinction parce que tous les vaches, veaux et cochons retourneraient à l’état sauvage, évolueraient et deviendraient d’atroces prédateurs de l’homme ! Si, si, lisez la page 384, par exemple. Soit Onfray est devenu un parfait crétin, soit il l’était déjà avant mais je ne m’en étais pas rendu compte…

Onfray, donc, démonte Singer et les antispécistes, il ne cesse de tisser des parallèles avec Hitler, le nazisme, la Shoah, il fait des amalgames, des généralisations assassines, il jubile en fracassant de sa verge pseudo-intellectuelle le crâne de tous ceux qui le débectent ! Singer en prend pour son grade… notamment par simplisme onfrayien. Car il y a un vrai simplisme onfrayien ! Caricaturer à ce point « La Libération animale », c’est cesser de penser ! Car le plus fort, c’est qu’Onfray mène une vie telle que la propose Singer ! Pas d’achat de viande pour soi, pas de commande de viande au restaurant, etc. C’est exactement ce que propose Singer, prônant la diminution de la consommation de chair animale afin de boycotter les systèmes d’élevages intensifs et ignobles ! Et le bouquin de Singer (plus de 500 pages en version poche chez Payot) est bien plus subtil, complexe et intéressant que le laisse croire la pensée balourde d’un philosophe ne disposant plus, semble-t-il, de toutes ses facultés mentales. Le problème pour moi, c’est que Cosmos jette le discrédit sur tout l’œuvre d’Onfray : je ne suis pas certain de son honnêteté par le passé, d’autant qu’il aborde des domaines qui me sont moins connus.

Alors, s’il vous plaît, gardez constamment votre esprit critique, même si vous avez affaire à un monstre de l’édition qui, sous cape de bonne conduite et d’honnêteté, peu néanmoins se moquer du monde.

 

P-W

 

Biblio :

Darwin, Charles (2008). L’origine des espèces, Flammarion, Paris, p. 557 (Traduction de la première édition de 1859)

Darwin, Charles (2013). La filiation de l’Homme et la sélection liée au sexe, Honoré Champion, Paris, p. 930, « Champion classiques » (Traduction de l’édition de 1871)

Onfray, Michel (2016). Cosmos : Une ontologie matérialiste, J’ai lu, Paris, p. 686

Peter, Singer (2003). Amour bestial, in Les Cahiers antispécistes, en ligne, n°22

Singer, Peter (2012). La libération animale, Payot & Rivages, Paris, p. 420, « Petite bibliothèque Payot » (Première édition : 1975)

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