Citations de la semaine : Ray Bradbury et les esprits gavés

« Cinq citations ? » Oui, pourquoi se limiter à une ? J’ai terminé hier la dystopie de Ray Bradbury : Fahrenheit 451. Voici quelques noyaux de réflexions. N’hésitez pas à donner votre avis.

« La cervelle de l’homme tourbillonne à un tel rythme sous les mains ventouses des éditeurs, des producteurs, des présentateurs que la force centrifuge élimine toute perte de temps, toute démarche inutile à l’esprit. » (p. 69)

« Gavez les hommes de données inoffensives, incombustibles, qu’ils se sentent bourrés de “faits” à éclater, renseignés sur tout. Ensuite, ils s’imagineront qu’ils pensent, ils auront le sentiment du mouvement, tout en piétinant. Et ils seront heureux car les connaissances de ce genre sont immuables. » (p. 76)

« – Faber : Le téléviseur est réel. Il est présent. Il a ses dimensions. Il vous dit ce qu’il faut penser, vous le hurle à la figure. Il doit avoir raison. Il semble avoir raison. Il vous pousse à un tel rythme vers ses conclusions que votre esprit n’a pas le temps de s’écrier : “C’est idiot.” […] – Montag : Que nous reste-t-il à faire ? Les livres ne nous aideraient-ils pas ? – Faber : Seulement si la troisième condition pouvait être remplie. D’abord, je vous l’ai dit, la qualité de la connaissance. Ensuite, le loisir de l’assimiler. Enfin, le droit d’entreprendre des actes basés sur ce que nous aura appris l’interaction des deux premiers éléments. » (p. 100 – 101)

« […] vous avez peur de commettre des erreurs. Il ne faut pas. On peut tirer parti des erreurs. Quand j’étais plus jeune, Montag, je jetais mon ignorance à la tête des gens. Ils me tombaient dessus à coups de bâton. Quand j’ai atteint quarante ans, mon instrument d’abord émoussé avait acquis une pointe effilée. Si vous cachez votre ignorance, personne ne vous frappera et vous n’apprendrez rien. » (p. 124)

« Chacun ne naît pas libre et égal aux autres, comme dit la Constitution, mais chacun est façonné égal aux autres ; tout homme est l’image de son semblable, ainsi tout le monde est content. » (p. 73)

L’ouvrage de Bradbury, écrit en 1953 – donc après 1984 de Georges Orwell – est beaucoup plus proche de notre époque contemporaine que son adaptation cinématographique par François Truffaut (1966). Je pense qu’il vaut mieux aborder l’œuvre par le livre plutôt que par le film.

On ne peut manquer d’y voir des parallèles avec les technologies actuelles propres à accentuer cette giration ; je pense notamment aux réseaux de socialisation, à ce qu’est devenue la télévision et surtout à l’hégémonie de l’écran miniature : le smartphone. Dans les transports en commun, comparez le nombre de gens en train de caresser le champ électrique de leur engin, à ceux plongés dans un bouquin ou occupés de discuter avec leur(s) voisin(s). Cette giration pourrait bien faire de la bouillie de nombreuses cervelles et laisser les individus dans un état d’hébétude. Par exemple, quel effroi de voir qu’en Russie, nombre de jeunes gens ignorent qui est Lénine, ou encore Staline (mort l’année de composition de Fahrenheit 451). Et lorsqu’on apprend que des représentants du gouvernement souhaitent réviser des livres scolaires pour policer l’image de Djougachvili… On rejoint à nouveau 1984 d’Orwell.

P-W

Biblio : Bradbury, Ray (1999). Fahrenheit 451, Denoël, [Paris], p. 191, « Présence du futur » (Première édition en 1953)

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