Citation de la semaine : Pierre-Henri Gouyon et les travers d’un matérialisme absolutiste

« Notre culture a toujours eu du mal à séparer ce qu’est la matière en elle-même et ce qui peut en émerger, comme le feu. Le même problème se pose avec d’autres émergences comme la psyché ou l’information, le libre-arbitre. Est-ce que l’émergence existe en soi ? Est-ce qu’on peut la qualifier de matérielle ? Si on dit qu’une émergence n’est pas strictement matérielle, est-ce que notre science est capable de la reconnaître ? Quel statut devrait-on lui donner ? C’est là l’une des grandes difficultés de la science moderne.

» La science s’est voulue absolument matérialiste, pour se débarrasser à juste titre de toute une série de légendes sur la création, la volonté suprême, etc. Pourtant, il reste des faits qui ne sont pas strictement matériels et cependant importants quand on veut comprendre les phénomènes biologiques ou sociaux. Deux éléments sont fondamentaux de ce point de vue. Primo, l’information, qui ne se définit pas comme matière mais qui est portée par une entité matérielle, qui en émerge mais qui n’est pas strictement de l’ordre du matériel […]. Et, secundo, il y a les émergences. Ce sont les deux points qui pèchent dans le réductionnisme, ce nominalisme moderne.

» Cette incapacité de traiter de choses existantes mais non matérielles aboutit à la difficulté de voir dans le réel des processus plutôt que des objets. Parce que les processus ne sont pas strictement matériels non plus, on les met de côté et on tente de conceptualiser les réalités sur un plan strictement matériel. » p. 29-30

 

Sujet certes abstrait, mais ô combien passionnant ! Quel est votre avis sur le sujet ? Avez-vous des exemples scientifiques ou philosophiques pour alimenter ce questionnement ? Quel statut donner aux émergences, qui sont en général des propriétés collectives (par exemple les propriétés de l’eau non contenues dans les atomes qui la composent lorsqu’ils sont isolés, ou les propriétés d’une foule d’animaux humains non décelables dans chacun des humains pris séparément) ? La conscience peut-elle être vue comme une propriété émergente ? Existe-t-il différents types ou diverses natures d’émergence ? Si la conscience relève de l’émergence, alors pourquoi serait-elle de nature différente à l’émergence des propriétés d’un pont sur une rivière, constitué d’innombrables molécules ? Si certains (la majorité des ?) religieux se refusent à ne pas voir la main divine dans l’émergence de la conscience, pourquoi cette main divine ne serait-elle pas aussi à l’œuvre lorsque l’on passe à pied sur un pont ? Mais plus encore, pourquoi faudrait-il que le matérialisme (un matérialisme méthodologique, pour coller aux propos de Guillaume Lecointre lorsqu’il définit la science) n’incorpore pas les émergences dans la « matière » ? Pourquoi les propriétés des systèmes collectifs seraient moins « matériels » que les propriétés des objets isolés (si tant est qu’il existe des objets isolés… mais ceci est un autre débat) ?

Voilà une citation qui engendre une foultitude de questions !

Je suppose que de nombreux éléments de réponses se trouvent dans l’ouvrage en deux tomes publiés aux éditions Matériologiques : Matériaux philosophiques et scientifiques pour un matérialisme contemporain ; mais je n’ai pas encore eu l’opportunité de le lire. Tant de choses à lire, tant de questions à voir émerger…

Bonne semaine !

P-W

Biblio : Benasayag, Miguel, et Gouyon, Pierre-Henri (2012). Fabriquer le vivant ? : Ce que nous apprennent les science de la vie pour penser les défis de notre époque, Paris, La Découverte, p. 167, « Cahiers libres »

3 réponses sur “Citation de la semaine : Pierre-Henri Gouyon et les travers d’un matérialisme absolutiste”

  1. Cher Pierre Valentin,

    Merci pour ce site fort intéressant ,qui permet la réflexion,l’apprentissage et le partage. Je ne manquerai pas d’y revenir et je vous souhaite une curiosité toujours grandissante.

    Flaubert disait,
    la vie doit etre une education incessante; il faut tout apprendre ,depuis parler jusqu’à mourir.

    wanda

    1. Bonjour Wanda,

      Je vous remercie vivement pour votre mot d’encouragement, premier commentaire laissé sur ce site, et pour votre citation.

      La curiosité, me semble-t-il, peut à elle seule combler une vie, l’emplir et l’embellir. L’idée que « plus l’on apprend, plus on découvre son ignorance » est presque devenue un lieu commun ; mais pour ma part, je vis cette idée, je la sens pleinement au quotidien, de quoi ne jamais tarir ma curiosité. Ainsi, avec l’espoir qu’il récolte un intérêt – même modeste, ce site continuera longuement sur sa lancée.

      Au plaisir de vous lire à nouveau,

      P-W

  2. Cher Pierre Valentin,

    Je suis heureuse d’être la première, j’ espère que vous aurez vite d’autre réaction nécessaire au débat.
    La citation de Flaubert est sortie de son contexte mais elle est parlante d un certain point de vue.

    A mon sens la curiosité est le moteur de l existence, le partage de celle-ci est assurément essentiel à l’évolution de chacun, à la condition impérative de garder son esprit critique.

    Schopenhauer disait,

    Autant les hommes ont peu d’aptitude et de curiosité pour les vérités générales, autant ils sont avides de vérités individuelles.

    Wanda. P

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